L’événement prédécesseur, le FIBD, concentrait les critiques des auteurs et autrices de BD depuis quelques années. En 2021, l’association et la société organisatrices du Festival s’étaient engagées à garantir le règlement de toutes les prestations professionnelles, en particulier les séances de dédicace, ce qui n’était pas le cas auparavant.
« Avant que je râle, on m’a proposé de faire des prestations gratuitement »
Depuis, plusieurs enquêtes journalistiques pointaient la colère de la profession face à une gestion jugée opaque, des choix de sponsors incompris, et une hausse de la billetterie sans retombée suffisamment perceptible pour les auteurs. S’est ajoutée l’affaire du licenciement d’une salariée de la société organisatrice, alors qu’elle venait de porter plainte pour un viol subi lors du Festival.
Résultat : un appel au boycott massif des autrices et auteurs de BD, le retrait des grandes maisons d’édition et le désinvestissement des institutions publiques, puis l’annulation du FIBD.
Le remplaçant du FIBD, le Grand Off donc, se présente comme « entièrement gratuit ». Mais ce n’est pas sans conséquence sur la rémunération des auteurs participant aux différentes dédicaces, tables rondes et autres rencontres. Cela impacte aussi la qualité des expositions et ateliers proposés. « Avant que je râle, on m’a proposé de faire des prestations gratuitement », nous a confié un auteur connu pour son franc-parler dans la profession.
Des financements publics sans priorité aux auteurs « Comment en tant qu’auteur je peux m’asseoir sur l’argent pour un festival gentil contre un festival méchant qui payait ? », s’interroge-t-il. En effet, plusieurs auteurs ont été sollicités pour participer à des initiatives bénévolement.
Pourtant, des financements publics existent toujours pour le Grand Off. Un panel de professionnels a été tiré au sort pour constituer une commission consultative sur l’attribution du budget municipal aux dossiers présentés par divers acteurs (libraires, commerçants, auteurs, associatifs…). Sur 113 dossiers candidats, une cinquantaine a été validée et reçoit des subventions pour que l’événement devienne une réalité.
Il y a eu beaucoup de propositions curieuses sans lien direct avec la bande dessinée : par exemple, une demande de 750 euros pour un spectacle de danse, 1500 euros demandés par une libraire pour la démonstration de nouveaux stylos, ou même 20 000 euros pour un groupe de reprises de chansons. Selon des membres de ce « comité artistique », plusieurs dossiers ayant reçu des avis négatifs ont quand même obtenu des subventions. Certains projets affichent des coûts surévalués, selon nos sources, ce qui constitue un risque de surfacturation avec de l’argent public.
Organiser un festival gratuit, sans sponsors et sans programmateur ?
La gêne est palpable dans une partie de la profession : le Grand Off est loin d’être exemplaire sur la rémunération des auteurs, alors que c’était historiquement le principal reproche fait au FIBD. L’absence des grands éditeurs n’y est pas pour rien.
Mais voilà, à la place d’un FIBD à la gestion opaque, le Grand Off n’a pour sa part aucun dirigeant identifié que la profession pourrait critiquer ou interpeller. Si bien qu’on ne sait plus vraiment qui prend les décisions. Il n’y a pas de programmateur pour faire la différence entre une opération commerciale, même « gratuite », et un événement culturellement intéressant. De même, le nom du Grand Off est apparu mystérieusement dans la presse, sans décision collective, et alors que la mairie s’était prononcée pour une autre dénomination et qu’un vote était en cours sur un serveur « Discord ».
On nous a également rapporté qu’un dossier a été examiné hors délais, après la date limite de dépôt, à la demande de la mairie et pour un producteur local de dessins animés.
Sans un budget conséquent orienté vers la BD, il est également difficile de monter des expositions avec une scénographie et une expographie un peu développées et ambitieuses. En faisant le choix (certes contraint) de s’appuyer uniquement sur le tissu local de commerçants et d’auteurs, l’attractivité culturelle de l’événement s’en retrouve amoindrie. Les retombées économiques pour Angoulême, ville de 40 000 habitants, seront forcément impactées.