En fonction des calculs et des intentions des différentes formations qui composent l’Assemblée nationale, il ne manquerait que 24 voix pour que le gouvernement soit censuré. Pourtant, Sébastien Lecornu semble être parvenu à sauver la mission que lui a confiée le président Emmanuel Macron.
La Macronie telle qu’on la connaît depuis 2017 est sans doute morte depuis la dissolution de l’Assemblée nationale décidée l’an dernier. Elle a été actée par la censure du gouvernement Barnier, qui a entraîné la démission de ce dernier en décembre 2024. Une première depuis le début de la Ve République. En cause, le déclenchement de l’article 49.3 pour faire adopter le projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS 2025).
On connaît la suite : les huit mois et 27 jours du gouvernement Bayrou, qui s’est cassé les dents sur un projet de budget rejeté et une gestion catastrophique, l’arrivée de Sébastien Lecornu, la démission de son gouvernement quelques heures après sa composition, le retour du même Lecornu avec cette fois un gouvernement faisant la part belle aux hauts fonctionnaires tout en gardant des figures politiques comme Gérald Darmanin (qui prend néanmoins ses distances avec le macronisme), ou des Républicains (LR) désobéissant aux ordres du chef Retailleau (Rachida Dati, Catherine Vautrin, Annie Genevard, Philippe Tabarot...) immédiatement excommuniés par le patron en question.
Le sens d’une rupture façon Lecornu
Et ce mardi après-midi, les commentateurs étaient suspendus à ce qu’allait déclarer Sébastien Lecornu devant l’Assemblée, avec cette question essentielle : le sort qu’il réserve à la réforme des retraites, autrefois portée si vaillamment par l’ex-Première ministre Élisabeth Borne, qui, elle-même, a conseillé la suspension de son texte !
Et voilà donc le sens de la « rupture » promis par Sébastien Lecornu. Dans un texte inédit de politique générale, dans sa forme, il propose en effet la suspension, jusqu’à la prochaine élection présidentielle de 2027, de cette réforme passée en force en mars 2023.
Sébastien Lecornu fait fort, tout en soulignant que cette suspension coûtera 400 millions d’euros en 2026 et 1,8 milliard en 2027 : « Je proposerai au Parlement, dès cet automne, que nous suspendions la réforme de 2023 sur les retraites jusqu’à l’élection présidentielle. Aucun relèvement de l’âge n’interviendra à partir de maintenant jusqu’en janvier 2028 ». À la CFDT, Marylise Léon jubile. Mais Lecornu va plus loin en faisant plaisir au Parti socialiste qui, c’est acquis, ne votera pas la censure ce jeudi : « La durée d’assurance sera elle aussi suspendue et restera à 170 trimestres jusqu’en janvier 2028 », a assuré le Premier ministre.
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Il l’avait annoncé, pratiquement promis, il le fait. Tout comme il maintient son engagement à ne pas avoir recours à l’article 49.3 et à revenir à un fonctionnement normal de l’Assemblée nationale, avec ses débats, ses votes, son pouvoir législatif.
Certes, le Premier ministre dit haut et fort qu’il ne veut pas de dérapage des comptes publics et promet de ramener le déficit en dessous de 5 % du PIB. La taxe Zucman, demandée par la gauche, n’est pas évoquée. Mais Sébastien Lecornu veut une « contribution exceptionnelle des grandes fortunes » pour financer les investissements du futur qui « touchent » à notre souveraineté. Il souhaite aussi un « nouvel acte de décentralisation » avec un projet de loi, qu’il prévoit pour décembre, pour « renforcer le pouvoir local ».
Sauver le soldat Macron
Habileté et véritable rupture dans la pratique gouvernementale ? Sans doute. C’est que Sébastien Lecornu endosse ici cet uniforme de moine-soldat qu’il aurait revendiqué par le passé. Il entend sauver le budget qui a été pour une bonne part préparé par ses prédécesseurs.
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Pour faire passer la pilule, il annonce un effort de 31 milliards d’euros là où François Bayrou parlait de 44 milliards. Il table sur une réduction des dépenses de 17 milliards d’euros. Et il entend éviter la « crise de régime » qui se cache de plus en plus mal derrière l’énorme crise politique déclenchée par Emmanuel Macron lui-même. Il entend éviter une dissolution qui risquerait de mener l’extrême droite au pouvoir et donc, il veut sauver le soldat Macron.
Mais quel budget va-t-il finalement ressortir de cette opération de récupération ? La hausse des impôts que refuse Emmanuel Macron ne pourra être évitée. Quel sort sera-t-il réservé aux couches moyennes, aux retraités, aux malades de longue durée, aux services publics, etc. ?
Autre question : si Sébastien Lecornu parvient à se maintenir à Matignon (alors que d’aucuns lui prédisent une location de courte durée), les institutions pourront-elles s’épargner une réforme durable de leur fonctionnement, et comment ? Le centrisme affiché par l’actuel Premier ministre ne pourra suffire aux aspirations des Françaises et des Français, qui réclament davantage de démocratie.