Les 12 et 13 mai derniers, des perquisitions coordonnées ont eu lieu en Belgique, aux Pays-Bas, en Suisse et dans plusieurs autres pays membres de l’OTAN. L’opération visait d’anciens responsables de la NSPA, agence stratégique basée à Capellen, au Luxembourg, qui gère l’achat, la maintenance et la logistique des systèmes d’armes pour les trente-deux États membres. Son budget a doublé en un an — de 3 milliards d’euros en 2023 à plus de 7 milliards en 2024 —, la plaçant au centre du réarmement massif engagé depuis le retour de la guerre en Europe.
Un réseau opaque au cœur de l’appareil otanien
Derrière les murs feutrés de son siège, un système de connivences s’était installé depuis longtemps. D’anciens cadres devenus consultants vendaient leurs accès et leurs connaissances à des entreprises d’armement désireuses de remporter les appels d’offres. Des documents confidentiels — cahiers des charges, offres concurrentes, critères d’évaluation — circulaient discrètement, garantissant aux mieux placés une victoire assurée.
Parmi les principaux protagonistes figurent Scott Willason, ancien cadre américain de la NSPA, accusé d’avoir touché un million d’euros pour favoriser l’entreprise italienne TNT sur un contrat de 107 millions d’euros, et Ismail Terlemez, agent turc spécialiste des munitions, soupçonné d’avoir reçu 115 000 euros pour orienter les choix internes. D’autres intermédiaires belges et grecs complétaient cette toile d’influence.
De la corruption à la crise politique
Ce qui n’était au départ qu’un scandale de marchés truqués s’est transformé en crise politique. En juin, coup de théâtre : le Département de la Justice américain abandonne toutes les poursuites visant les suspects américains et turcs, sans fournir la moindre explication. Cette décision, signée par Gail Slater, procureure adjointe réputée proche de Donald Trump, a sidéré les magistrats européens. « C’est comme si quelqu’un avait refermé brutalement la porte de l’enquête », confie un enquêteur belge sous couvert d’anonymat.
En Europe, les procédures se poursuivent, mais le signal est clair : Washington garde la main sur ce qu’il estime relever de sa sphère d’influence.
La directrice américaine de la NSPA, Stacy Cummings, reste, elle, intouchable. Présentée comme une gestionnaire rigoureuse, elle a annoncé la création d’une commission d’enquête interne — composée… d’anciens collaborateurs. Pendant ce temps, les lanceurs d’alerte sont écartés : la directrice des ressources humaines et le chef italien de l’audit interne ont vu leurs contrats non renouvelés. Certains diplomates évoquent une « purge silencieuse », destinée à neutraliser ceux qui voulaient rompre le silence.
Les fractures au sein de l’Alliance
Ce scandale a révélé les lignes de faille qui traversent l’OTAN. Le bloc pro-direction, mené par les États-Unis, les Pays-Bas — pays de Mark Rutte, nouveau secrétaire général — et le Danemark, plaide pour une gestion « discrète » afin d’éviter une crise publique.
Face à eux, la Norvège, la France, l’Allemagne et la Turquie réclament une enquête indépendante. Tous dénoncent le « laxisme structurel » de l’administration américaine et une gouvernance opaque qui empêche tout contrôle réel.
Les enjeux dépassent la morale administrative : la fuite d’informations classifiées compromet la sécurité opérationnelle, tandis que les pratiques de favoritisme menacent la confiance entre alliés. Surtout, plusieurs capitales redoutent que Washington n’utilise le scandale pour accroître son contrôle sur les chaînes d’approvisionnement militaires et consolider la dépendance européenne à son industrie de défense.
Un symptôme du complexe militaro-industriel
L’affaire NSPA ne constitue pas une exception, mais un symptôme d’un mal endémique. Les marchés de défense, couverts par le secret et verrouillés par les impératifs stratégiques, échappent à tout contrôle démocratique. Transparency International alerte depuis des années sur la porosité entre la fonction publique et le privé, où les anciens hauts fonctionnaires deviennent, quelques mois plus tard, consultants auprès des industriels qu’ils supervisaient hier.
Cette « porte tournante », banalisée, mine les garde-fous éthiques et alimente un système où les frontières entre intérêt public et intérêt commercial s’effacent. Dans cet univers où tout s’achète — influence, silence, loyauté —, la corruption n’est pas un accident. Elle est devenue un mode de régulation implicite.
La main invisible de Washington
Sous couvert de moraliser la NSPA, les États-Unis renforcent leur emprise sur les rouages logistiques de l’Alliance. Le transfert envisagé de l’organisme de contrôle de Luxembourg à Bruxelles, la surveillance des communications des officiers européens et la marginalisation des lanceurs d’alerte traduisent une volonté de reprise en main politique.
Pour Washington, l’objectif est clair : empêcher que les marchés européens de défense échappent à l’industrie américaine.