Parce qu’elle est particulièrement rare, la chose mérite d’être signalée. L’armée israélienne est gênée et peine à s’expliquer. En cause, une vidéo montrant deux soldats, sur une terrasse, incendiant le drapeau libanais tandis que leurs compagnons rient et entonnent un chant aux accents guerriers.
Selon le journaliste Joseph Habbouche, correspondant du Washington Post, cette scène aurait été filmée à Meis el-Jabal, un village du sud Liban détruit sous les bombardements israéliens cet été.
L’attitude ignoble de ces soldats en dit suffisamment long pour que leur hiérarchie condamne leur acte et tente de recentrer le but de leur guerre.
L’ennemi, c’est le Hezbollah, mais on brûle le drapeau du peuple libanais
Porte-parole de l’armée israélienne, Avichay Adraee explique que cette guerre « n’est pas contre le peuple libanais, mais contre ceux qui violent la terre du Liban, brûlent sa souveraineté et profanent ses symboles (...) C’est pourquoi nous considérons que l’incendie du drapeau libanais par certains soldats au Liban-Sud est un acte qui viole les instructions, ne correspond pas aux valeurs de l’armée israélienne (…). En clair, l’ennemi, c’est le Hezbollah et non le peuple libanais. » Mais c’est bien son drapeau que l’on brûle avec volupté.
Nous aimerions croire que l’armée israélienne et le gouvernement de Netanyahou se trouvent parfois débordés. Mais les faits s’accumulent et sont têtus. « À mesure que l’offensive terrestre israélienne perdure, des images de soldats se vantant de leurs agissements fleurissent sur les réseaux sociaux. » écrit ainsi l’Orient-Le Jour dans son édition du 5 octobre. Sous le titre « Vandalisme, moquerie, les soldats israéliens mettent en scène leurs exactions au Liban –Sud », le quotidien libanais décrit un soldat israélien « vautré sur un piano trônant au milieu d’un salon » tandis qu’un autre traverse la pièce en sautillant de joie et que celui qui filme la scène fredonne les célèbres paroles de la chanson Bohemian Rhapsody de Queen, dont un camarade joue les notes : « Put a gun against his head, pulled my trigger, now he’s dead. »
Autre fait relevé par le journal : « Six soldats de l’armée israélienne se filment dans une villa détruite à Khiam (caza de Marjeyoun), à environ six kilomètres de la frontière, où de violents affrontements opposent le Hezbollah à l’armée israélienne dans ses alentours depuis le 28 octobre dernier. »
Le 3 novembre, une Libanaise expatriée qui, à la vue de la vidéo, a tout de suite reconnu les lieux s’indigne sur Instagram : « Voir des envahisseurs errer à travers, se moquer, toucher le piano où j’ai jadis versé mon cœur dans chaque note… J’ai l’impression qu’ils piétinent des morceaux de mon âme. »
On a vu aussi un journaliste israélien déclencher lui-même l’explosion d’une maison dans le sud Liban. Les réseaux sociaux relaient également des images montrant des soldats israéliens célébrant des destructions de bâtiments et de quartiers. Cerise sur le gâteau, un parlementaire de la Knesset, le parlement israélien, s’est récemment fait photographier devant une maison, au sud Liban, avec un drapeau israélien et, écrit en hébreu sur le mur derrière lui : « Bureau du député Kroizer ». La photo a été postée sur le réseau social X et relayée par le ministre d’extrême droite de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir. Peut-on encore parler de dérapage incontrôlé ?
Le député en question, Yitzhak Kroizer, est membre du parti d’extrême droite Otzma Yehudit (Force juive). Combattant réserviste, il a été, selon le journal israélien Haaretz, démis de ses fonctions par l’armée et transféré dans une unité de réservistes pour fonctionnaires.
« Vous n’êtes pas les bienvenus chez vous »
Interrogée par L’Orient-Le Jour, l’enseignante-chercheuse canadienne Heidi Matthews, experte en droit de la guerre, estime que « les images du Liban-Sud révèlent une "invasion intentionnelle des espaces intimes ou de la vie privée, de sorte que les habitants sont soit expulsés de force de leurs terres, soit découragés de revenir chez eux." ». Selon elle, le message implicite porté des soldats serait le suivant : « Vous n’êtes pas les bienvenus chez vous, et si vous décidez de rester ou de revenir, vous serez mis aussi mal à l’aise que possible. »
Quoi qu’il en soit, l’armée israélienne a beau affirmer qu’elle ne donne pas d’instructions visant à de tels actes et qu’elle ne cautionne pas ces attitudes, elle n’infligerait pas davantage de sanctions pour autant. On parle même, comme la Commission internationale des juristes (une ONG) d’un climat d’impunité où les soldats sont rarement inquiétés « pour avoir enfreint les règles et ordres internes, ou le droit international ».