Le « soldat F », ancien parachutiste dont l’identité demeure protégée, était accusé d’avoir tué James Wray et William McKinney, et d’avoir tenté d’abattre cinq autres manifestants.
Le soldat F acquitté plus de cinquante ans après la tuerie
« Je déclare l’accusé non coupable des sept chefs d’accusation », a annoncé le juge Patrick Lynch, en soulignant que les témoignages rassemblés depuis plus de cinquante ans n’étaient « ni convaincants ni manifestement fiables ». Selon lui, « quels que soient les soupçons que le tribunal peut avoir sur le rôle de F, la justice ne peut se fonder que sur des preuves ».
Le 30 janvier 1972, à Derry (Londonderry), des parachutistes britanniques avaient ouvert le feu sur une marche pacifique pour les droits civiques. Treize personnes furent tuées sur le coup, un quatorzième manifestant mourut plus tard. Toutes étaient des civils non armés. L’armée avait alors affirmé répondre à des tirs de l’IRA, une version rapidement contredite par des centaines de témoins. Il faudra attendre 2010 et la publication du rapport Saville, après douze années d’enquête, pour que Londres reconnaisse officiellement que les tirs étaient « injustifiés et injustifiables ». Le Premier ministre David Cameron avait alors présenté des excuses publiques au nom du Royaume-Uni.
Le procès du « soldat F », engagé en 2019 puis suspendu à plusieurs reprises, s’est déroulé à huis clos partiel, l’accusé demeurant dissimulé derrière un rideau bleu « pour des raisons de sécurité ». L’accusation avait décrit des « tirs délibérés sur des civils en fuite, commis sans justification et avec l’intention de tuer ». Mais les preuves reposaient sur d’anciennes dépositions de militaires qui se contredisaient entre elles.
L’amnésie officialisée
Pour les familles des victimes, ce non-lieu résonne comme une défaite. « Le déni de justice persistant pour les familles du Bloody Sunday est profondément décevant », a réagi Michelle O’Neill, Première ministre d’Irlande du Nord, comme le rapporte l’AFP. Plusieurs associations ont annoncé leur intention de saisir la Cour européenne des droits de l’homme.
L’affaire s’inscrit dans un contexte plus large : celui de la loi britannique d’amnistie adoptée en 2024, qui limite les poursuites pour les crimes commis durant cette période. Le texte, très contesté à Dublin, est perçu comme une manière de tourner la page au prix d’une amnésie officielle. Pour Londres, il s’agit de « clore des décennies de divisions ». Pour les proches des morts, c’est au contraire une « institutionnalisation de l’impunité ».
Plus d’un quart de siècle après l’accord du Vendredi Saint, l’équilibre nord-irlandais demeure fragile. La mémoire des violences reste vive, les clivages confessionnels toujours présents, et la relation entre Belfast, Londres et Dublin s’est encore tendue depuis le Brexit. Le « Bloody Sunday », devenu symbole universel de la répression britannique d’État contre le peuple irlandais, continue de rappeler que la paix n’efface pas la nécessité de justice.