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Par Bruno Garcia - CC BY-NC-ND 2.0
Analyse

Les luttes de classes en Belgique

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Mise à jour le 22 octobre 2025
Temps de lecture : 9 minutes

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Luttes Union européenne Belgique

Depuis le début de l’année 2025, un vent de colère d’une force inédite balaie la Belgique. Certains n’hésitent pas à comparer cette mobilisation à celle de 1996. Ce front uni s’est levé contre la coalition fédérale Arizona (composée de la N-VA, du MR, des Engagés, de Vooruit et du CD&V), dirigée par Bart De Wever.

Le mardi 14 octobre, près de 140 000 personnes ont déferlé dans les rues de Bruxelles à l’appel de « la société civile », une marée humaine qui n’est pas sans rappeler la fronde contre la réforme des retraites en France en 2023. Mais comment en est-on arrivé là  ? Retour sur les racines d’un séisme social.

De l’école à la grève générale

L’étincelle s’est allumée dans l’enseignement fin janvier 2025, face au décret-programme voté le 11 décembre par le gouvernement MR-Les Engagés en Fédération Wallonie-Bruxelles.

Les 27 et 28 janvier, près de 40 000 professeurs ont manifesté à Bruxelles, dont environ la moitié s’est mise en grève. Le décret prévoyait des mesures d’austérité, notamment la suppression de classes et une réduction de 3 % des moyens d’encadrement dans l’enseignement qualifiant, impliquant la perte de près de 500 emplois. Des coupes budgétaires historiques de -6,5 millions d’euros ont été annoncées pour l’enseignement supérieur, ainsi que l’augmentation des frais des étudiants étrangers et la suppression des aides au logement pour les étudiants.

Face au succès de cette première mobilisation, le gouvernement, qui refusait jusqu’alors de dialoguer, n’a eu d’autre choix que d’écouter les travailleurs.

La mobilisation a pris une dimension fédérale le 13 février. Près de 100 000 travailleurs, étudiants et chômeurs ont battu le pavé de la capitale pour dénoncer les mesures du gouvernement Arizona. Une rare unité a été observée, rassemblant ouvriers, professeurs, sapeurs-pompiers, infirmiers et policiers.

Le 31 mars, le front commun syndical FGTB et CSC a organisé une grève générale. Le pays a été fortement ralenti et plus d’une entreprise sur deux a vu un piquet de grève se dresser à son entrée, touchant les administrations publiques, les écoles, les transports et les aéroports…

Les raisons de la colère

Le mécontentement trouve sa source dans les mesures antisociales du gouvernement, qui ne font qu’aggraver la précarité et affaiblir les droits acquis.

Le gouvernement Arizona prévoit de durcir les conditions d’accès à la pension anticipée et de restreindre les possibilités d’emploi à temps partiel en fin de carrière. Les travailleurs de plus de 55 ans seront exclus de ces possibilités s’ils ne justifient pas d’une carrière à temps partiel minimale de 30 ans, seuil qui sera relevé à 35 ans d’ici 2030. Le gouvernement veut, dans le même temps, imposer aux employeurs le droit d’exiger jusqu’à 240 heures supplémentaires par an, sans l’accord des syndicats et sans rémunération supplémentaire.

L’âge légal de la retraite est actuellement fixé en Belgique à 65 ans. L’Arizona prévoit de l’augmenter pour atteindre 66 ans en 2025 et 67 ans en février 2030.

L’« harmonisation » des pensions de la fonction publique avec celles des salariés est en réalité une casse sociale visant à faire diminuer fortement toutes les pensions. Par exemple, la pension des fonctionnaires sera désormais calculée sur le salaire de toutes les années de carrière, et non plus sur les dix dernières, entraînant une diminution de 10 à 15 % de leur pension.

La pension de survie risque d’être remplacée par une allocation de transition de deux ans maximum, et la pension de ménage et de conjoint divorcé seront supprimées. Ces mesures toucheront particulièrement les femmes qui ont assumé de nombreuses tâches ménagères et de soins. De plus, les partis de l’Arizona veulent supprimer la prépension pour les métiers dits « pénibles ».

Diminution d’impôt ne rime pas forcément avec pouvoir d’achat

Malgré les promesses électorales de la N-VA et du MR sur le pouvoir d’achat, la réforme fiscale est une tromperie.

La diminution d’impôt promise de 73 euros par mois en moyenne ne sera effective qu’en 2029. D’ici là, les diminutions sont minimes : 0 euro en 2025, 6 euros en 2026, 8 euros en 2027 et 13 euros en 2028. Ce sont les hauts salaires qui profiteront le plus de cette exonération. En réalité, le gouvernement reprend plus qu’il ne donne.

En tenant compte des augmentations d’impôts et des coupes dans les services publics et la Sécurité sociale, un travailleur perdra 1400 euros par an d’ici 2029. Le déficit net est de 523 euros par an. L’effort budgétaire repose à 46 % sur les épaules des travailleurs, tandis que les entreprises et les plus riches ne supportent ensemble que 5 % de l’effort.

Dès 2025, un cadeau d’un milliard d’euros est accordé aux entreprises sous forme de réductions de cotisations sociales patronales.

Le hold-up des pensions

Sur les plateaux de télévision, les membres du gouvernement Arizona prennent plaisir à mettre en avant l’argument selon lequel « les pensions deviendraient impayables ». Or, c’est un mensonge.

Le coût des pensions n’est pas le problème. En effet, l’augmentation nécessaire pour maintenir le niveau des pensions jusqu’à 2050 n’est que de 1,9 % du PIB sur 25 ans, un chiffre minime comparé aux paniques morales du patronat. Cinq pays européens dépensent déjà plus de 14 % de leur PIB pour les pensions, comme la France et le Portugal.

La véritable raison du déficit est le hold-up organisé sur les recettes de la Sécurité sociale. Le gouvernement De Wever, comme ses prédécesseurs d’ailleurs, utilise la tactique « Starve the Beast » (« affamer la bête ») : il réduit les recettes pour rendre les économies inévitables. De plus, les cotisations patronales à la Sécurité sociale ont été réduites massivement. Le coût total des exonérations, réductions et baisses, s’élève déjà à 16 milliards par an. D’ici 2029, toutes ces mesures entraîneront une perte de 19 milliards d’euros pour la Sécurité sociale, une somme qui est plus importante que l’augmentation du coût des pensions jusqu’en 2070.

« Un mirage fiscal qui épargne les super-riches et fait payer les travailleurs »

La Belgique faisait partie du club très fermé des pays n’ayant pas de taxation des plus-values, aux côtés de paradis fiscaux comme les îles Caïmans ou Monaco. Bien que l’Arizona ait annoncé une taxe de 10 % sur les plus-values, celle-ci est pleine d’exemptions qui épargneront les plus riches.

Brandie par Vooruit, la caution de gauche de la coalition, cette taxation devait être la preuve que les plus aisés seraient mis à contribution. Or, l’analyse détaillée d’économistes a révélé que cette mesure n’est qu’un mirage fiscal qui, comme le formule le PTB, « épargnera les plus riches ».

La taxe sur les plus-values s’applique seulement à l’impôt des personnes physiques. Or, comme l’a souligné Raoul Hedebouw lors du débat parlementaire, les plus grandes fortunes du pays gèrent leurs actions par l’intermédiaire de sociétés et de holding, permettant à leurs plus-values d’être exonérées d’impôt à 100 %. L’analyste financier Gert De Mesure a confirmé que « les super-riches détiennent leur richesse dans des sociétés. [...] Ils ne vont donc pas beaucoup en souffrir. »

Les « petits » investisseurs réalisant moins de 10 000 € de plus-value par an sont exemptés. Pour les « moyens » investisseurs, possédant moins de 20 % d’une entreprise, ils paient un taux fixe de 10 % sur les plus-values. Concernant les « gros » investisseurs (possédant plus de 20 % d’une société), le premier million de profits est exonéré. Puis, les neuf millions de profits suivants seraient imposés selon un barème progressif allant de 1,25 % à 10 %. Ce n’est qu’au-delà de 10 millions d’euros de profits que le taux de 10 % s’appliquera pleinement.

Ainsi, prenons pour exemple un « gros » investisseur qui vend l’entreprise qu’il possède à 40 % pour 40 millions d’euros : sur le premier million, il ne paie rien du tout  ; puis sur les 9 millions suivants, il paie un pourcentage graduel, qui augmente peu à peu  ; pour finir sur les 30 derniers millions, il paie 10 % (le maximum prévu). Il paie 3,45 millions d’euros, soit 8,6 % d’impôt. Il va donc payer 1,4 % de moins que l’investisseur « moyen ».

L’Arizona épargne ainsi les super-riches milliardaires. En réponse à cette injustice fiscale, le PTB propose une taxe des millionnaires progressive (2 % sur les fortunes nettes supérieures à 5 millions d’euros, 3 % au-delà de 10 millions) qui ciblerait le 1 % le plus riche et pourrait rapporter 8 milliards d’euros par an. Le parti rappelle le scandale de la justice fiscale : le 1 % des plus riches paie en moyenne 23 % d’impôts et de taxes sur ses revenus, contre 43 % en moyenne pour l’ensemble de la population.

Quelle suite pour ce mouvement ?

Une chose est certaine : la colère gronde et prend de l’ampleur dans le plat pays. La journée de mobilisation du 14 octobre fut une réussite, et d’autant plus car elle a rallié de nombreuses associations et donc des personnes n’ayant, peut-être, jamais manifesté.

Le mouvement a montré sa capacité à passer à la vitesse supérieure lorsque le gouvernement n’entendait pas les travailleurs en lutte. Les grévistes ont su passer de la marche revendicative au blocage du pays et de ses secteurs stratégiques.

Ce 21 octobre, les trois syndicats (FGTB, CSC et CGSLB) se sont réunis chacun de leur côté pour voir quelle suite donner à cette manifestation historique. Thierry Bodson, le président de la FGTB, a appelé à « durcir le mouvement d’ici la fin de l’année », tandis que la CGSP a d’ores et déjà annoncé une grève du secteur public le 25 novembre.

L’hiver social en Belgique promet d’être long, et particulièrement chaud.

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