Le parti ANO d’Andrej Babiš a obtenu un score historique de 34,5 % des voix. Il devance largement la coalition sortante dirigée par le Premier ministre Petr Fiala (SPOLU), qui atteint 23,4 %, mais ne peut plus former de gouvernement avec ses anciens partenaires, les Maires et Indépendants (11,2 %) et le Parti pirate (9 %). Pour obtenir une majorité, Babiš devra s’allier avec deux partis d’extrême droite : Liberté et Démocratie directe (SPD), patriote-libertaire, anti-immigration, anti-UE et anti-OTAN (7,8 %), et le Parti des automobilistes (6,8 %), eurosceptique et dénonçant les politiques environnementales européennes. Les grands perdants du scrutin sont les membres de la coalition de droite libérale-conservatrice au pouvoir depuis 2021.
Déception pour la coalition Stačilo ! menée par les communistes
Le bloc Stačilo ! (Assez !), composé des communistes du KSČM, de petits partis patriotes et rejoints par les sociaux-démocrates, avait suscité une vague d’espoir pour la renaissance d’une vraie force de gauche dans le pays : campagne dynamique, sondages encourageants (jusqu’à 9 %) et bons résultats aux élections européennes de 2024 (9,56 %). Mais en définitive, Stačilo ! récolte 4,3 % des voix, en deçà des 5 % nécessaires pour entrer au Parlement. Davantage que le KSČM seul en 2021, tombé à 3,6 %, son pire résultat historique, mais une déception au regard des attentes. Beaucoup d’électeurs potentiels ont probablement opté, dans la dernière ligne droite, pour un vote « utile » en faveur de Babiš, afin de s’opposer à la coalition sortante plutôt que pour Stačilo !.
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Alors qu’elle était parfois pressentie pour servir de jambe gauche à un gouvernement souverainiste dirigé par Babiš, cette coalition originale, autour du dernier parti communiste majeur d’Europe centrale — proche des orientations du SMER-SSD en Slovaquie ou du BSW en Allemagne — risque de traverser une période de turbulences.
Un coup d’arrêt pour le gouvernement libéral-conservateur et européiste de Fiala
Depuis 2021, le gouvernement de coalition dirigé par Petr Fiala avait fait du soutien à l’Ukraine une priorité : fourniture d’armes, accueil des réfugiés, alignement sur les sanctions de l’UE, dons de matériel militaire et rôle moteur dans l’initiative pour les munitions. Sur le plan économique, il a mené une politique d’austérité ; sur le plan énergétique, il a soutenu le sevrage volontaire et économiquement destructeur de la Tchéquie au pétrole et au gaz russes.
Au niveau international, au-delà du soutien à l’Ukraine, le gouvernement Fiala s’est érigé en rempart contre le populisme en Europe centrale, quitte à se brouiller sévèrement avec le gouvernement slovaque depuis le retour au pouvoir de Fico en 2023. Il s’est également distingué par un soutien continu à Israël.
Le retour de Babiš, un caillou dans la chaussure de Bruxelles ?
Si le résultat des urnes ouvre la voie à un retour d’Andrej Babiš, il lui reste à passer l’étape de la nomination par le président Petr Pavel, ancien général aux positions euro-atlantistes, élu en 2023 contre Babiš. Le président pourrait tergiverser, en raison des antécédents judiciaires du leader d’ANO d’une part, mais surtout afin de s’assurer au préalable de l’orientation internationale et européenne « convenable » de la nouvelle coalition.
Compte tenu de l’ampleur de la victoire d’ANO, il semble difficile d’imaginer une mise à l’écart de Babiš, qui devrait donc prendre les rênes du pays. Sur le plan économique, son programme repose sur la hausse des salaires, la réduction des impôts et la promesse de soulager la pression sur les ménages (inflation, énergie, logement). Il promet aussi davantage de souveraineté : critiques des politiques migratoires de l’UE, des obligations climatiques, des dépenses militaires et davantage de pragmatisme sur le soutien à l’Ukraine, sans pour autant promettre de rupture franche avec l’OTAN et l’UE.
Le retour de Babiš devrait marquer le rapprochement de la Tchéquie avec la Hongrie et la Slovaquie de Fico, où il se rendra pour son premier voyage officiel. Sa probable alliance avec le SPD et le Parti des automobilistes, aux positions anti-UE et anti-OTAN plus radicales qu’ANO, suscite l’inquiétude à Bruxelles.
Il faut néanmoins rappeler que Babiš n’est pas un idéologue, mais un populiste réellement pragmatique : ses positions oscilleront en fonction du rapport de forces. Il est probable que son positionnement européen se rapproche davantage de celui d’une Giorgia Meloni que de celui d’un Viktor Orbán ou d’un Robert Fico : beaucoup de pragmatisme, des postures nationalistes ou souverainistes, mais pas nécessairement de rupture franche et assumée.
Plus que la remise en cause du soutien à l’Ukraine, ce qui inquiète réellement Bruxelles, c’est le renforcement du craquellement du consensus libéral et euro-atlantiste en Europe centrale. Après la Hongrie et la Slovaquie, voici la Tchéquie qui s’oriente vers une coalition où les intérêts nationaux devraient primer sur l’agenda de la Commission européenne. Même si Babiš pourrait ne pas aller aussi loin que Fico ou Orbán dans son opposition à l’UE, son retour renforce indéniablement un axe qui dérange Bruxelles. Malheureusement, l’échec électoral de Stačilo ! laisse, pour l’heure, le terrain de la défense de la souveraineté tchèque à l’extrême droite.