Liberté Actus
qrcode:https://liberte-actus.fr/2049

Cet article est lisible à cette adresse sur le site Liberté Actus :

https://https://liberte-actus.fr/2049

Flachez le qrcode suivant pour retrouver l'article en ligne

Liberté Actus en Chine

REPORTAGE. Harbin, la plus russe des villes chinoises

Accès libre
Mise à jour le 29 décembre 2025
Temps de lecture : 7 minutes

Mots -clé

Chine Russie Reportage Longs formats

Le troisième et dernier épisode de notre reportage en Mandchourie nous amène à Harbin, mégapole la plus septentrionale de la République populaire de Chine. Une ville atypique à plusieurs égards, elle est connue pour sa bière, son festival international de sculpture sur glace, mais surtout pour être la plus russe des villes chinoises.

Harbin, à l’origine un modeste village sur les rives de la Songhua, est transformée en ville moderne en 1898 avec la construction de la China Eastern Railway, financée et dirigée par l’Empire russe. Reliant le Transsibérien à l’est de la Mandchourie, cette ligne fait rapidement de Harbin un nœud ferroviaire et stratégique majeur pour la Russie. La ville devient une colonie de peuplement largement russe, marquée par une architecture européenne et une population majoritairement issue de l’Empire russe — Ukrainiens, Polonais, Juifs compris —, alors que les Chinois y sont minoritaires.

Aujourd’hui, Harbin joue la carte du folklore russe

En cette fin d’après-midi, le soleil disparaît déjà derrière l’horizon et le thermomètre affiche –18 degrés. Emmitouflés, nous déambulons au cœur du Festival international de glace et de neige, rendez-vous culturel majeur dont le rayonnement dépasse largement les frontières de la province, et même celles de la Chine. Pour sa 27ᵉ édition, l’événement déploie un paysage saisissant : d’immenses sculptures taillées dans la glace et la neige, une véritable ville éphémère surgie du froid. Des trains chinois grandeur nature côtoient une pagode de trente mètres de haut, tandis que d’imposantes structures aux formes abruptes, mi-montagnes mi-gratte-ciel, culminent à plus de cinquante mètres.

Les signes du zodiaque chinois sont également à l’honneur : le dragon et le cheval, symboles respectifs de 2025 et 2026, se déclinent dans plusieurs œuvres monumentales. À Harbin, l’influence russe s’impose naturellement : au milieu des sculptures, une église orthodoxe de glace trône en bonne place, rappelant l’histoire singulière de la ville.

C’est aux alentours de cette dernière que nous tombons sur un couple russe, Alexandre (qui souhaite se faire appeler Sasha) et sa femme Irina, la petite soixantaine. «  La cathédrale orthodoxe de Harbin est la plus grande de l’extrême Orient » nous précise-t-il. « C’est un symbole de la présence russe dans la région ». Et pour cause, si les Russes ont fondé Harbin et influencé fortement son histoire, ils restent présents aujourd’hui. En plus de l’architecture, des produits, la plupart des étrangers que nous croisons sont Russes.

Les Chinois nous abordant la plupart du temps avec un « Privet » ou en nous faisant lire une traduction en cyrillique sur leur smartphone. Si leur présence se remarque, la plupart des Russes sont désormais là en tant que touristes. Les entreprises qu’ils possédaient il y a un siècle ont depuis été reprises par les Chinois, soit nationalisées pour certaines, soit par le capital chinois, éventuellement en joint-venture, mais plus forcément avec des capitaux russes. Symbole parlant de cet héritage, la bière Harbin, la toute première brassée en Chine et aujourd’hui une des plus consommées du pays, a été fondée au début du XXᵉ siècle par un Russe. Une trace de plus de cette histoire partagée, encore bien vivante dans la ville.

Au début du XXᵉ siècle, la ville coloniale modèle pour l’Empire russe

Symbole de l’influence russe en Mandchourie, Harbin sert de base arrière lors de la guerre russo-japonaise (1904-1905). La défaite russe affaiblit toutefois cette domination directe. Après 1905, la ville acquiert un caractère international, accueillant des ressortissants de plusieurs dizaines de pays. Officiellement sous souveraineté chinoise, elle reste de facto contrôlée par l’administration ferroviaire dominée par les Russes.

La Révolution russe de 1917 bouleverse l’équilibre local. Une tentative de pouvoir bolchevique, le « Soviet de Harbin », voit brièvement le jour, avant l’afflux massif de Russes blancs fuyant la guerre civile. Dans les années 1920, Harbin devient la plus grande communauté russe hors d’URSS, malgré une administration chinoise formelle et un contrôle sino-russe conjoint de la ligne ferroviaire.

L’invasion japonaise de la Mandchourie en 1931-1932 marque un tournant. Intégrée au Mandchoukouo, État fantoche mis en place par le Japon, Harbin voit décliner l’influence russe. La China Eastern Railway est vendue aux autorités japonaises en 1935, tandis que les Russes blancs locaux, via le Parti fasciste russe, servent de supplétifs aux Japonais, notamment dans le cadre des crimes et expérimentations médicales de l’unité 731.

En août 1945, l’Armée rouge libère Harbin, mettant fin à l’administration japonaise et jouant un rôle déterminant dans la victoire communiste en Chine. Après un bref contrôle soviétique, la ville est remise à l’Armée populaire de libération, devenant l’une des premières grandes villes communistes. Soutenue par l’URSS après 1950, Harbin s’industrialise rapidement, avant que la rupture sino-soviétique et les migrations ne réduisent fortement la présence russe.

« Les peuples russe et français sont des peuples frères »

« Nous aimons venir ici en vacances : c’est facile d’accès, dépaysant, et on y trouve des activités et des produits introuvables en Russie », explique Irina. À ses côtés, Sasha tient à nous faire découvrir le parc Staline, situé de l’autre côté du fleuve. Un téléphérique permet de s’y rendre directement.

« Ce parc est un hommage à Staline et à l’URSS. Nos deux pays ont toujours entretenu des liens forts », rappelle-t-il. À notre remarque sur le fait que la Russie ne soit plus un pays communiste, Sasha nuance : « C’est vrai, elle ne l’est plus formellement. Mais nous avons conservé une âme communiste. C’est pour cela que nous nous entendons si facilement avec la Chine et les pays communistes. » Se disant proche de Russie unie, le parti de Vladimir Poutine, il tient toutefois à préciser un point qui lui semble essentiel : « Nous faisons toujours la différence entre le peuple français et ses dirigeants. Les peuples russe et français sont des peuples frères. La tempête politique actuelle passera, comme d’autres avant elle. »

Ancien officier de l’armée soviétique puis russe, Sasha accepte ensuite d’évoquer le conflit en cours. Interrogé sur la possibilité d’une fin de la guerre en 2026, il affirme : « Nous avons le dessus sur le champ de bataille. L’objectif pour les Russes est de repousser les armes offensives de l’OTAN. Militairement parlant, la stratégie d’aller jusqu’à Odessa, voire à la Transnistrie, paraît pertinente et réaliste, car Odessa est une ville russe. En revanche si nous décidons de nous arrêter au Donbass et à Lougansk, la guerre sera terminée dans six mois maximum », avant d’ajouter « mais personne n’est dans la tête de Vladimir Poutine ».

23h, dans l’un des 19 trains de nuit quotidiens reliant Harbin à la capitale chinoise. Au son du cliquetis du train, nous échangeons des dernières amabilités avec nos voisins de couchette. Les lumières s’éteignent et c’est aussi la fin de ce reportage dans l’hiver du nord-est chinois.

Message d'abonnement

Ces articles peuvent vous intéresser :

Soutenez-nous

Faire un don

En 2024, nous avons bâti un journal unique où les analyses se mêlent à l’actualité, où le récit se mêle au reportage, où la culture se mêle aux questions industrielles et internationales. Faites un don pour continuer l’aventure.