Une évolution lente mais irréversible qui rejoint la dynamique portée par les BRICS et d’autres régions du Sud global.
Le tournant asiatique
Entre janvier et juillet 2025, les règlements transfrontaliers en monnaies locales au sein de l’ASEAN ont atteint 14,1 milliards de dollars US, soit déjà 87 % du total de l’an dernier. L’adoption s’accélère également du côté des utilisateurs, passés en moyenne de 5 020 clients par mois en 2024 à 7 568 cette année. Selon la Banque centrale indonésienne, cette bascule réduit les coûts liés au change, stabilise les flux commerciaux et favorise l’émergence de marchés financiers régionaux plus robustes.
La Thaïlande et la Malaisie insistent sur la portée stratégique de ce mouvement, qui ne se limite pas à un gain technique mais ouvre la voie à une intégration financière régionale. L’initiative, lancée en 2016 et entrée en vigueur en 2018, concerne aujourd’hui six pays partenaires et illustre la volonté croissante de bâtir une souveraineté économique collective.
Une dynamique globale
L’ASEAN n’est pas un cas isolé. Depuis plusieurs années, les BRICS poussent à la création de mécanismes alternatifs de paiement. Le yuan est de plus en plus utilisé dans le commerce asiatique et africain, le rouble pour les livraisons d’énergie russe, et plusieurs pays africains envisagent de s’affranchir du franc CFA.
Ce mouvement de dédollarisation progressive traduit un double objectif : réduire la dépendance à une monnaie instrumentalisée dans les conflits commerciaux ou géopolitiques, et renforcer des circuits économiques autonomes face aux pressions extérieures. Les sanctions financières imposées à la Russie depuis 2022 ou les guerres commerciales menées par Washington contre ses propres alliés ont servi d’électrochocs, poussant de nombreuses nations à repenser leurs dépendances.
Le dollar reste dominant, mais son monopole absolu est fissuré. Pour les pays du Sud global, l’enjeu est moins de renverser l’ordre monétaire que de diversifier leurs leviers. Et, dans ce cadre, l’expérience de l’ASEAN démontre qu’une régionalisation des paiements est possible et viable, annonçant peut-être la prochaine étape : une interconnexion entre zones régionales pour un commerce multipolaire réellement affranchi du dollar.
La dédollarisation en chiffres
- ASEAN : +112 % d’échanges en monnaies locales sur les sept premiers mois de 2025.
- BRICS : plus de 30 % des échanges internes réglés sans dollar en 2024.
- Chine : le yuan représente déjà plus de 4 % des paiements mondiaux, contre 2 % en 2019.
- Russie : 90 % des exportations d’énergie vers la Chine libellés en roubles ou en yuans.
- Moyen-Orient : plusieurs contrats pétroliers conclus en yuan depuis 2023 (Arabie saoudite, Émirats).