Un rapport de l’institut américain Govini, fondé sur une cartographie détaillée des chaînes d’approvisionnement du Pentagone, dresse un constat éclairant : la base industrielle de défense des États-Unis est un « reflet atrophié de son ancien moi ». Plus de 534 fournisseurs liés au secteur nucléaire dépendent directement de la Chine. Quarante pour cent des semi-conducteurs intégrés dans les systèmes d’armes proviennent de Pékin et 78 % des armements américains contiennent des composants d’origine chinoise.
Cette fragilité n’est pas un accident. Elle résulte de décennies de politiques d’acquisition fondées sur le principe du « coût le plus bas techniquement acceptable », qui ont poussé à une externalisation massive vers l’Asie. Elle s’ajoute aujourd’hui à l’épuisement des arsenaux américains, affaiblis par les livraisons d’armes à l’Ukraine et à Israël. Au moment même où Washington menace Téhéran, Caracas ou La Havane, il se découvre prisonnier d’une dépendance industrielle profonde qui mine sa capacité de production et sa liberté d’action militaire.
La Chine cible l’usage militaire, pas le commerce civil
Le 9 octobre, Pékin a franchi une étape décisive en renforçant son contrôle des exportations. Ironie de l’histoire, elle s’appuie sur un outil introduit par Washington lui-même en 1959 : la Foreign Direct Product Rule. Loin d’un embargo général, la Chine cible la transformation des terres rares en aimants – un maillon critique pour les systèmes d’armes modernes. Elle précise que le marché civil reste ouvert : les licences continueront d’être délivrées pour les usages non militaires et humanitaires.
Pékin retourne l’arme juridique américaine
Créée par Washington en 1959, la Foreign Direct Product Rule permettait d’imposer des contrôles américains sur des produits fabriqués à l’étranger avec des technologies US. Pékin en reprend aujourd’hui le principe pour les terres rares : toute transformation de matériaux chinois destinée à un usage militaire peut désormais être soumise à autorisation, même hors de Chine. En retournant contre les États-Unis leur propre outil, Pékin transforme le contrôle des matières critiques en levier stratégique pour limiter leur puissance militaire.
Cette distinction est fondamentale. Pékin ne cherche pas à bloquer la production d’éoliennes ou de véhicules électriques, mais à interdire que ses matériaux alimentent des programmes militaires susceptibles de « saper la stabilité internationale ». En procédant ainsi, elle prive les États-Unis d’éléments essentiels à la fabrication des avions de chasse F-35, des sous-marins nucléaires Virginia, des missiles Tomahawk, des drones Predator, des bombes guidées JDAM ou encore des radars avancés.
Face à cette riposte industrielle, Washington peine à masquer sa faiblesse. Qualifier ces mesures d’« escalade commerciale » relève du déni. Pékin n’a pas lancé une guerre économique : elle a ouvert un front stratégique où le temps long de l’industrie devient une arme. En contrôlant les flux de matières critiques, la Chine freine, entrave et redéfinit la puissance militaire américaine. Dans cette guerre silencieuse, ce sont désormais les métaux qui dictent le tempo – et ils pourraient bien tempérer fortement les expéditions militaires d’un empire qui se découvre dépendant de ce qu’il prétendait dominer.
Pourquoi les États-Unis ne peuvent pas combler leur dépendance avant 2035
Une arme temporelle.
La Chine ne bloque pas l’accès aux terres rares : elle conditionne leur utilisation militaire. Cette stratégie transforme un atout industriel en levier stratégique. Mais pour s’en affranchir, Washington se heurte à une contrainte fondamentale : le temps.
- Ouverture de nouvelles mines : 18 à 30 ans sont nécessaires entre exploration, permis et production.
- Usines de séparation : 3 à 5 ans pour construire et mettre en service une installation.
- Fabrication d’aimants NdFeB : 2 à 3 ans supplémentaires et un savoir-faire rare.
Même avec des investissements massifs, aucune autonomie significative n’est possible avant 2032-2035. Les obstacles sont multiples : domination chinoise (70 % de l’extraction, 90 % du raffinage, 93 % des aimants), contraintes environnementales, perte de compétences, rentabilité incertaine et manque de main-d’œuvre spécialisée.
Pékin frappe là où Washington ne peut réagir vite. Avec des stocks déjà entamés par les conflits en Ukraine et au Proche-Orient, la reconstitution des arsenaux devient lente et coûteuse. Sans tirer un seul coup de feu, la Chine impose un rapport de force stratégique nouveau : elle maîtrise le calendrier industriel qui conditionne la puissance militaire américaine.