À Quantico, Donald Trump a parlé de « guerre de l’intérieur » devant près de 800 officiers, suggérant que certaines villes pourraient devenir des « terrains d’entraînement » pour l’armée. Dans la foulée, il a promis des opérations musclées à Chicago ou Portland. Ces déclarations frappent l’opinion, mais elles reposent sur un décalage : les données fédérales montrent que la criminalité n’atteint pas les niveaux de chaos décrits par la Maison-Blanche.
De la rhétorique martiale aux fractures sociales
La désignation des « Antifa » comme organisation terroriste, bien qu’impossible au sens juridique strict, illustre cette volonté de criminaliser l’opposition. Le vocabulaire martial installe une logique d’affrontement permanent, où la politique devient une guerre et où l’autre camp est perçu comme illégitime.
À ce climat s’ajoute un conflit culturel profond. Les débats sur le « wokisme » divisent les campus, les entreprises et les médias. Pour ses partisans, c’est une prise de conscience indispensable des discriminations. Pour ses adversaires, une idéologie qui « gangrène » la société et impose une morale étouffante. Les questions raciales restent explosives : entre mémoire des violences policières et peur d’une « culpabilisation permanente », elles tracent une ligne de fracture qui recoupe les divisions partisanes.
Démographie, économie et institutions : les lignes de faille invisibles
L’assassinat de Charlie Kirk a symbolisé ce glissement où l’adversaire devient un ennemi à abattre. Mais la polarisation ne se limite pas aux violences ponctuelles : elle est aussi institutionnelle et démographique.
La démographie hispanique en est un révélateur. Première minorité du pays avec près d’un Américain sur cinq, elle transforme le paysage politique et religieux. Plus jeune, souvent catholique ou évangélique, elle rebattait les équilibres dans des États clés comme le Texas, l’Arizona ou la Floride. Pour une partie de la droite, cette évolution est perçue comme une menace identitaire, nourrissant un discours alarmiste sur « l’invasion migratoire ».
Pour la gauche, c’est au contraire la promesse d’une Amérique plus diverse. Ce clivage se double de tensions religieuses, entre un christianisme conservateur renforcé dans les communautés latinos et une sécularisation croissante dans les grandes métropoles.
S’ajoute la question économique, où la Fed cristallise les rancunes. Pour certains républicains, la banque centrale est devenue un outil au service d’une élite hostile au peuple, accusée d’étrangler les classes moyennes par des taux d’intérêt trop élevés. Pour d’autres, notamment dans le camp démocrate, c’est l’un des derniers remparts contre un président tenté par l’interventionnisme autoritaire. La Fed incarne ainsi un nouvel objet de polarisation : garant de stabilité pour les uns, symbole d’un système verrouillé pour les autres.
Enfin, le champ électoral reste miné, entre restrictions de vote adoptées dans plusieurs États républicains, pressions sur les commissions de certification, batailles judiciaires en série. Chaque scrutin se transforme en champ de suspicion, où l’idée même de neutralité institutionnelle s’effrite.
Ces tensions ne débouchent pas encore sur un affrontement généralisé. Mais elles dessinent, par signaux faibles successifs, une société qui perd sa capacité de médiation. Une guerre civile ouverte n’est pas là, mais un conflit permanent, culturel, identitaire et institutionnel s’installe dans le quotidien américain.
Le cadre légal en question
- Posse Comitatus Act (1878) : interdit d’utiliser l’Armée et l’Air Force pour faire appliquer la loi à l’intérieur du pays, sauf exceptions.
- Insurrection Act (1807) : autorise le président à mobiliser les forces fédérales en cas d’insurrection ou de menace aux droits constitutionnels.
- Dans l’histoire, il a été invoqué pour protéger les droits civiques dans les années 1960 ou contenir des émeutes. En 2025, son éventuelle utilisation serait une rupture grave, faisant basculer la rhétorique guerrière dans une pratique militaire effective.