Au-delà du minerai, ce projet dessine une nouvelle doctrine industrielle et territoriale. Découvert dans les années 1950, le gisement de Gara Djebilet concentre plus de 1,7 milliard de tonnes de réserves exploitables, sur un potentiel total estimé à 3,5 milliards de tonnes.
Pendant des décennies, cette richesse est restée lettre morte. La teneur élevée en phosphore du minerai, son enclavement extrême au cœur du Sahara et l’absence d’infrastructures lourdes rendaient son exploitation économiquement risquée, voire impossible selon les standards industriels dominants.
Pourquoi le phosphore change tout
En sidérurgie, le phosphore est un élément pénalisant : il fragilise l’acier et le rend cassant. Avec une teneur d’environ 0,8 %, le minerai de Gara Djebilet dépassait largement les normes industrielles, généralement inférieures à 0,1 %.
Les progrès récents ont changé la donne grâce à des procédés combinés : broyage fin, séparation magnétique, flottation, grillage et déphosphoration lors de la fusion en four électrique à arc. Ces techniques permettent désormais d’abaisser le taux de phosphore à des niveaux compatibles avec une production sidérurgique compétitive. Le cas de Gara Djebilet montre bien que ce n’est pas la ressource qui est déficiente, mais le modèle technologique mobilisé pour la valoriser.
D’une ressource dormante à un projet stratégique national
Ce verrou est aujourd’hui levé par une combinaison de progrès technologiques, de choix industriels assumés et un engagement massif de l’État. Le pilotage du projet a été confié à FERAAL, chargée d’orchestrer l’exploitation minière, les procédés de valorisation et les infrastructures associées.
L’enjeu dépasse largement la mine elle-même : il s’agit de sécuriser l’approvisionnement de la sidérurgie nationale, de réduire une dépendance structurelle aux importations de minerai estimées à près de 2 milliards de dollars par an, et de rééquilibrer le développement industriel du pays vers son sud-ouest.
À l’horizon 2035, l’Algérie vise une montée en puissance progressive de la production pouvant atteindre 40 à 50 millions de tonnes par an, afin d’accompagner l’expansion de ses capacités sidérurgiques et de consolider un tissu industriel national.
Le rail saharien, infrastructure clé et symbole politique
La pierre angulaire du projet reste la logistique. La ligne ferroviaire minière de près de 950 km reliant Gara Djebilet à Béchar, officiellement inaugurée ces derniers jours, constitue un jalon historique. Première ligne lourde du désert africain, elle intègre enfin le gisement au réseau ferroviaire national et permet l’acheminement du minerai vers les complexes sidérurgiques du Nord.
Réalisée en un temps record dans des conditions sahariennes extrêmes, cette infrastructure est le fruit d’une coopération opérationnelle étroite entre ingénieurs algériens et partenaires chinois, rompus aux chantiers ferroviaires de grande ampleur en milieux contraints. Le choix d’un tracé exclusivement national, alors que des options plus courtes via l’Atlantique avaient été étudiées, traduit une priorité clairement assumée : préserver la souveraineté logistique et territoriale, quitte à renoncer à des gains de rentabilité immédiats.
Sur le plan industriel, l’Algérie a opté pour une filière de réduction directe au gaz naturel suivie de fours électriques à arc, mieux adaptée à ses ressources énergétiques et aux caractéristiques du minerai saharien. Des études et essais menés avec l’appui de partenaires internationaux, notamment Sinosteel Equipment & Engineering, ont confirmé la viabilité industrielle de cette approche et accéléré la maturation du projet.
La Chine intervient ici comme partenaire d’ingénierie et de structuration, non comme opérateur extractif dominant. Au-delà de la mine, cette ligne ferroviaire transforme le Sahara algérien en profondeur productive. Elle ouvre la voie à de futurs corridors économiques vers l’Afrique de l’Ouest et inscrit le sud du pays dans une dynamique de long terme, à la croisée des enjeux industriels, territoriaux et géopolitiques.
Investissement minier : deux modèles opposés
Les investissements miniers occidentaux en Afrique reposent traditionnellement sur des concessions longues, l’exportation de minerai brut et des financements adossés à des institutions comme la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international. La valeur ajoutée est majoritairement externalisée, l’État hôte percevant surtout des redevances.
À l’inverse, le modèle chinois privilégie l’infrastructure productive : rails, énergie, usines et ingénierie. La ressource reste sous contrôle national, la coopération portant sur les conditions matérielles de la production plutôt que sur la seule extraction. À Gara Djebilet, l’Algérie a clairement tranché : accepter une rentabilité plus progressive pour renforcer sa souveraineté industrielle.