Et pour cause. La guerre commerciale – notamment sur les semi-conducteurs – n’avait pas encore franchi un tel cap. Cette décision fait craindre le pire aux industriels européens, en particulier au secteur automobile, tant il dépend de cette entreprise.
Nexperia est l’un des grands fabricants mondiaux de semi-conducteurs dits essentiels, c’est-à-dire les composants de base qui entrent dans la composition des circuits électroniques plus complexes. Sans entrer dans les détails, ces produits servent, dans l’automobile par exemple, aux systèmes d’éclairage, de freinage, ou à l’électronique embarquée des véhicules. Mais Nexperia intervient aussi dans l’électronique grand public, avec des composants indispensables aux ordinateurs ou aux réfrigérateurs.
Héritière de Philips, rachetée par un groupe chinois
Issue du géant néerlandais Philips, l’entreprise a été rachetée en 2019 par le groupe chinois Wingtech Technology. C’est ce qui fait grincer les dents de la Maison-Blanche, quand bien même Nexperia – devenue filiale de Wingtech – garde son assise en Europe et poursuit ses activités historiques « dans le cadre de la légalité locale ».
Mais rien n’y fait pour Washington, très inquiet de voir cette entreprise sous capitaux chinois. Dès décembre 2024, les États-Unis ajoutent Wingtech à leur liste noire, interdisant toute relation commerciale avec les firmes américaines. En juin 2025, l’administration américaine se montre agacée de voir que rien ne change et que la filiale reste dirigée par un Chinois, Zhang Xuezheng.
Le 30 septembre, Washington franchit un cap : les restrictions de la liste noire s’appliquent désormais à toutes les filiales détenues à plus de 50 % par une entreprise sanctionnée. Cette décision place donc Nexperia, filiale à 100 %, directement dans le champ d’application des sanctions américaines.
Face à cette pression, les autorités néerlandaises suspendent Zhang Xuezheng de ses fonctions. Quelques jours plus tard, le 12 octobre, le gouvernement annonce sa décision de prendre le contrôle de Nexperia, en invoquant une loi datant de la Guerre froide, la Goods Availability Act de 1952. Ce texte, conçu pour garantir la disponibilité des biens en cas de guerre ou de circonstances exceptionnelles, n’avait jamais été utilisé en 73 ans d’existence.
Accusations de « piraterie du XXIe siècle »
La réaction de Pékin ne s’est pas fait attendre. D’abord par une condamnation politique pour le moins virulente, accusant les Pays-Bas de céder à la pression américaine et de violer les principes du marché. He Yongqian, porte-parole du ministère chinois du Commerce, déclare que la Chine « s’oppose fermement à la tentative d’élargir abusivement le concept de sécurité nationale et d’intervenir directement dans les affaires internes des entreprises par le biais de mesures administratives ». Les journaux chinois parlent même de « piraterie moderne ».
Mais Pékin a aussi répliqué sur le plan économique. Dès le 4 octobre, les autorités ont interdit à Nexperia d’exporter certaines pièces assemblées sur le territoire chinois. Les répercussions sont immédiates : les usines d’assemblage finales étant situées en Asie, la mesure risque de bloquer les produits finis à la source, avant leur expédition vers l’Europe.
L’industrie automobile européenne sous tension
Loin d’être une simple dispute diplomatique, « l’affaire Nexperia » menace directement la chaîne d’approvisionnement de l’industrie automobile européenne, l’un des piliers de l’économie du continent.
Notions - Comprendre les chaînes qui organisent l’économie mondiale
Dès le 16 octobre, l’Association des constructeurs automobiles européens (ACEA) a exprimé publiquement son inquiétude face à une rupture d’approvisionnement possible. Elle se dit « profondément préoccupée par les perturbations importantes que pourrait subir la production automobile européenne si l’interruption de l’approvisionnement en puces Nexperia ne pouvait être immédiatement résolue ».
Chaque voiture assemblée en Europe intègre entre 350 et 500 composants Nexperia. L’entreprise fournit directement ou indirectement les grands équipementiers européens, eux-mêmes fournisseurs de Volkswagen, BMW, Mercedes, Stellantis ou Volvo. Ce dernier a d’ailleurs reconnu suivre la situation « de très près », ses stocks n’étant suffisants que pour quelques semaines. Il faut dire qu’avec près de 110 milliards de puces produites chaque année, Nexperia capte près d’un quart de l’offre mondiale sur ce segment.
Selon l’ACEA, les stocks actuels ne permettraient de tenir que « quelques semaines », tandis que la recherche de fournisseurs alternatifs prendrait des mois – un délai incompatible avec les impératifs du flux-tendu qui structure la filière en Europe.