Le 25 septembre 2025, la holding était placée en redressement judiciaire par le tribunal de commerce de Lyon.
Qu’est-ce qu’une holding ?
Une holding est une entreprise dont l’activité principale consiste à détenir des participations dans d’autres sociétés, ce qu’on appelle des « filiales ». Dans les industries, un « groupe » est généralement structuré autour d’une holding qui détient le capital de différentes filiales.
Dans le cas d’ACI Groupe, la holding s’appuyait sur plus de 40 filiales réparties sur le territoire, actives dans des industries complémentaires mais pilotées selon une stratégie commune définie par la société mère.
Son PDG, Philippe Rivière, allait jusqu’à confier en juin dans les colonnes de Fonderie et Piwi que lorsqu’il « faut trouver un repreneur à une société, Bercy l’appelle ». Il faut dire qu’en six petites années, l’entreprise est devenue un « serial-repreneur » avec pas moins d’une PME absorbée par mois en moyenne. Une boulimie d’acquisitions, jusqu’à se constituer un portefeuille de 35 sites de production en France ; dont certains des plus symboliques avec, par exemple, la plus vieille fonderie du pays, installée à Saint-Michel dans l’Aisne depuis 1543.
Mais derrière cette reconquête de façade, amenée à grand renfort de communication, se cachait une mécanique financière dont le dérèglement rendait la chute inéluctable.
Une stratégie de croissance par acquisitions… à quel prix ?
Une plongée dans les comptes sociaux de la holding pour l’exercice 2024 suffisait à voir que, loin de générer des bénéfices, la structure centrale du groupe brûlait du cash à un rythme accéléré, financé par un endettement massif.
| Indicateur | Exercice 2023 (en €) | Exercice 2024 (en €) | Évolution |
|---|---|---|---|
| Chiffres d’affaires | 2 191 681 | 1 849 773 | En baisse |
| Résultat d’exploitation | - 2 586 094 | - 4 612 248 | Perte aggravée |
| Résultat net d’exercice | 1 082 772 | - 11 561 402 | Bascule d’un profit à une perte abyssale |
| Total Capitaux Propres | 12 944 627 | 2 245 504 | Effondrement (-82%) |
| Total Dettes | 27 125 650 | 55 753 118 | Explosion (+105%) |
| Dettes financières-Associés | 5 667 968 | 18 186 519 | Explosion (+221€) |
Les chiffres sont sans appel. ACI Groupe était enfermé dans un cycle d’acquisitions financées par la dette pour maintenir l’illusion de la croissance. L’explosion de la dette envers les « associés » (+221%) est sûrement la donnée la plus intéressante. Concrètement, sortie du jargon financier, cette envolée montre que le groupe n’était plus capable de se financer auprès des banques traditionnelles. Il dépendait de ses propres actionnaires pour survivre et avait perdu la confiance des prêteurs conventionnels.
Dès lors, la holding – ACI Groupe, donc – n’est plus une société mère capable de piloter différentes filiales pour créer un écosystème industriel cohérent et efficace. Elle devient une machine qui, au gré de ses besoins financiers à court terme, pompe un de ses sites pour réinjecter du cash dans un autre.
Le modèle d’extraction d’actifs des filiales, l’exemple d’Enerflux
L’exemple d’Enerflux est édifiant sur ce point. Née d’une reprise par ACI de l’activité « pompes hydroélectriques » du japonais JTEKT en avril 2024, cette filiale est composée d’une usine à Blois (Loir-et-Cher) et d’un centre technique à Chennevières-sur-Marne (Val-de-Marne).
Le site de Blois produit des pompes électrohydrauliques pour le secteur automobile. Dans l’usine, l’intégralité des étapes d’usinage, d’assemblage et d’installation de calculateurs électroniques sont intégrées. Problème, les salariés déplorent, dix-huit mois après la cession, « l’absence totale de nouveaux projets et le développement du site promis par le PDG, Philippe Rivière » lit-on dans une lettre de la CGT à l’attention des collectivités et de l’État ce 13 octobre 2025. Pourtant, l’acquisition par ACI devait permettre le développement de nouveaux outils et « d’inscrire le site dans une logique de diversification (défense, aéronautique, etc) », poursuit le syndicat.
Pire encore, en août 2025, les salariés ont découvert par voie de presse la vente des locaux de leur propre usine. L’opération, chiffrée à 7,6 millions d’euros, n’a que très partiellement bénéficié à l’usine elle-même, d’après le syndicat. Seul 1 million d’euros aurait été réinjecté dans la trésorerie d’Enerflux. Le solde, soit 6,6 millions d’euros, aurait été « remonté au niveau de la holding ACI ».
Peu de temps après, les élus du personnel apprenaient également la vente de machines pour 1,3 million d’euros, une somme qui, là encore, n’a pas été « redescendue » à Blois.
Cette pratique, qualifiée de « modèle économique ACI » par les représentants syndicaux, n’est rien d’autre qu’une stratégie (très agressive) d’extraction d’actifs des filiales. Notons que cette méthode n’était pas qu’un simple choix de gestion, mais une nécessité vitale pour une holding écrasée par une dette galopante, comme le démontrent ses propres comptes.
Ce modèle financier, basé sur l’endettement et l’extraction d’actifs, était donc fondamentalement instable et ne pouvait résister au temps long.
Mais alors, une question se pose. Comment l’État a-t-il pu laisser faire ? Comment Bercy a pu, si les vantardises du PDG d’ACI Groupe s’avèrent exactes, l’appeler « dès qu’il faut trouver un repreneur à une société » ?
Les signaux d’alerte ignorés
Les signes avant-coureurs de cette chute ne manquaient pas. Le groupe annonçait pourtant en grande pompe, en février 2025, une nouvelle levée de fonds avec l’entrée à son capital du fonds américano-singapourien Fortuna pour un montant de 82 millions d’euros.
Nouveau problème, cette transaction à plus de 80 millions d’euros n’a jamais vu le jour. De son propre aveu, Philippe Rivière concède avoir été « abusé » par un investisseur dont l’existence réelle se résumait à « une boîte aux lettres dans un modeste centre d’affaires au Nevada ».
Mais cette affaire reste assez opaque. Une source patronale proche du dossier confie à Liberté Actus que « la promesse de 82 millions d’euros du fonds américano-singapourien était une fake news » ajoutant que Philippe Rivière serait allé « jusqu’à produire un faux justificatif de virement pour endormir ses interlocuteurs ».
Alertée par la situation dès le printemps 2025, la Direction Générale de l’Armement (DGA) ainsi que de grands donneurs d’ordre, auraient placé le groupe sous surveillance.
Une débâcle en 100 Jours
Tout s’est accéléré à partir de juin 2025. Ignorant les signaux d’alarme financiers et la méfiance grandissante de ses donneurs d’ordre, Philippe Rivière annonçait au Salon du Bourget son ambition d’introduire le groupe en bourse sur Euronext Growth à l’automne.
Mais trois mois plus tard, la façade se fissure : le conflit entre les cofondateurs éclate au grand jour. Patrice Rives, alors directeur général, juge la situation intenable et prend l’initiative de demander le placement en redressement judiciaire. Le 16 septembre, la holding ACI Groupe se déclare officiellement en cessation de paiements. Neuf jours plus tard, le 25, le tribunal de commerce de Lyon prononce le redressement judiciaire.
Loin de s’incliner, Philippe Rivière conteste la décision, annonce un appel et révoque dans la foulée Patrice Rives de ses fonctions. Une fuite en avant dirigée à coups d’orgueil, au détriment d’un groupe déjà en péril.
Une menace pour la souveraineté industrielle française
Si ce n’est « que » la holding ACI qui est officiellement au bord de l’effondrement, les répercussions pourraient être tout à fait concrètes pour l’écosystème industriel français. Ce n’est pas une abstraction financière. Le risque de contagion est très élevé. D’ailleurs, la première conséquence tangible a été le non-paiement des salaires de septembre 2025 dans plusieurs filiales, plongeant des dizaines de familles dans l’incertitude.
Au total, la crise menace la totalité des 1 600 salariés du groupe, dont 1 400 en France.
Mais l’enjeu dépasse largement ce cadre-là pour toucher à la souveraineté nationale. ACI Groupe est un fournisseur de rang 1 et 2 pour des fleurons de l’industrie française tels qu’Airbus, Dassault Aviation, Thales, MBDA et Safran. Opérant dans des secteurs critiques comme le nucléaire et la défense, sa défaillance pourrait perturber des chaînes d’approvisionnement complètes. En témoigne le fait que le dossier est suivi au plus haut niveau par le ministère des Armées et la DGA, qui voient en ACI un maillon potentiellement défaillant de la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) française.
C’est quoi un fournisseur de rang 1 ?
Dans l’industrie, les entreprises sous-traitantes sont classées par rang selon leur position dans la chaîne de production.
- Rang 1 : Ce sont les fournisseurs directs des grands donneurs d’ordre (Airbus, Dassault, Stellantis, Renault…). Ils livrent des pièces ou systèmes complets, prêts à être intégrés dans l’avion, la voiture, le missile ou le réacteur.
- Rang 2 : Ils fournissent les entreprises de rang 1. Ils fabriquent des composants ou des sous-ensembles techniques indispensables (usinage, traitement de surface, pièces en alliage…). Ils sont souvent moins visibles, mais tout aussi stratégiques.
- Rang 3 et au-delà : Ce sont les ateliers spécialisés, très en amont, qui produisent des pièces élémentaires ou assurent des opérations spécifiques (fonderie, mécanique fine, chaudronnerie).
Chaque maillon est crucial. Si un fournisseur de rang 2 ou 3 s’effondre, c’est tout l’édifice qui vacille, jusqu’aux géants de rang, et donc à la capacité de produire.
L’effondrement d’ACI Groupe n’est pas le fruit du hasard mais la conséquence logique d’un modèle de développement insoutenable. Sa stratégie d’hyper-croissance financée par la dette et l’extraction de valeur des filiales acquises, sans consolidation réelle, ne pouvait pas tenir. Le mirage de l’investisseur providentiel Fortuna n’a été que le catalyseur qui a fait éclater au grand jour une crise latente.
Au-delà de ce cas d’école, l’affaire ACI Groupe pose une question fondamentale pour la politique industrielle française. La quête effrénée de « champions nationaux » ne crée, au mieux, que des géants aux pieds d’argile. Une « belle » illustration, si l’on peut dire, du danger que représentent les édifices industriels bâtis non pas sur l’excellence opérationnelle, mais sur l’ingénierie financière et la cavalerie de la dette, menaçant de faire s’effondrer des pans entiers de notre souveraineté au premier coup de vent.
Note de la rédaction :
Les lecteurs attentifs de Libertés Actus savent l’attachement que la rédaction porte à l’intégration des filières industrielles, à la planification et au développement des forces productives. Une preuve supplémentaire, s’il en fallait, que cela ne peut pas – et ne doit pas – être laissé entre les mains d’acteurs financiers et privés isolés.