Le soja est né en Chine. Pendant des millénaires, son histoire fut essentiellement asiatique, se développant au Japon et en Corée, mais ne sortant jamais vraiment de cette zone géographique. Contrairement au riz et au blé qui structurent les civilisations, le soja a longtemps été considéré comme le « grain du pauvre » en Chine.
De l’incompréhension à l’indispensable
Lorsque le soja fut découvert par les explorateurs occidentaux, il ne séduisit pas l’Europe. Pendant une bonne partie de son histoire, il fut relégué au statut de simple curiosité pour les chercheurs, de plante d’ornement ou de jardin botanique, et n’était pas considéré comme une culture commerciale.
Malgré ce manque de prestige, le soja possédait deux avantages majeurs qui allaient bouleverser son destin à la fin du XIXe siècle. D’une part, sa vertu agronomique lui permet d’enrichir les sols et d’accompagner très bien les autres cultures, servant de « béquille » pour l’épanouissement du maïs ou du coton. D’autre part, sa richesse en protéines en fait un aliment idéal pour la nutrition animale.
C’est cette dernière qualité qui allait faire son succès planétaire. Le « vrai soja », échangé à la tonne sous forme de tourteau de soja, n’est pas consommé directement par les humains mais sert principalement à nourrir les animaux. Le soja s’est imposé comme la « reine des protéines », étant la principale source d’apport protéique dans l’alimentation du bétail, de la volaille et du poisson. Pour soutenir la production mondiale de viande (qui dépasse en 2024 les 365 millions de tonnes et devrait atteindre 460 millions d’ici 2050), environ 75 % des graines de soja produites dans le monde sont utilisées pour nourrir les animaux.
Le « rêve sojaméricain »
À la fin du XIXe siècle, le soja va vivre son « rêve américain ». Cette reconnaissance de ses atouts coïncide avec la transition urbaine et l’exode rural des États-Unis, créant un besoin de nourrir rapidement une population citadine croissante.
Les États-Unis développent doucement leur culture, achetant la majorité de leur consommation à la Chine. Mais un événement change tout, l’invasion de la Mandchourie par le Japon en 1931. Cette région étant le principal foyer de culture du soja en Chine, Pékin réduit drastiquement ses exportations. Dès lors, la culture du soja s’envole aux États-Unis. Le gouvernement de Theodore Roosevelt en fait un choix stratégique en favorisant l’essor de la production nationale via des subventions, la garantie de prix d’achat et la protection douanière.
En quelques décennies, les États-Unis passent de potentiel premier importateur mondial à premier producteur mondial, puis premier exportateur mondial. Au milieu du XXe siècle, ils détiennent près de 70 % de la production mondiale. Les États-Unis asseyent cette domination en maîtrisant toute la chaîne de production, ils ont les terres, le climat, l’eau, les hommes, et surtout, ils développent tout le système de négoce, des ports aux silos et au transport.
Après la Seconde Guerre mondiale, ils tirent profit de la nécessité pour l’Europe d’importer massivement du soja américain pour reconstituer ses cheptels. Le soja devient le complément alimentaire indispensable des éleveurs européens, créant une dépendance totale vis-à-vis des États-Unis.
Le choc de 1973
La domination américaine est brutalement remise en question en 1973. Une énorme sécheresse fait chuter la production. Les États-Unis décident alors de réduire drastiquement leurs exportations pour privilégier leur marché intérieur. Conséquence directe, les prix internationaux du soja s’enflamment et sont multipliés par quatre.
Cette crise contraint l’Europe à chercher des solutions pour pallier son déficit protéique. Dans un premier temps, l’Europe se tourne vers les farines animales. Cette solution mène au scandale sanitaire fortement médiatisé de la « vache folle » dans les années 1990. Lorsque l’Union européenne décide de stopper purement et simplement toute utilisation de farines animales en 1999, la demande en substituts végétaux, notamment la farine de soja, augmente massivement.
Le soja connaît alors sa « deuxième revanche ». La demande est telle que de nouveaux acteurs émergent. Le marché du soja connaît un glissement géographique de l’Amérique du Nord vers l’Amérique du Sud. Deux pays se distinguent, l’Argentine et le Brésil. Ces pays connaissent un véritable boom du soja à partir des années 1970, qui s’accélère dans les années 1990. L’Argentine autorise les semences de soja génétiquement modifiées (SGM) dès 1996, suivie par le Brésil. La production mondiale explose, portée par ces nouveaux géants sud-américains.
Aujourd’hui, le Brésil est devenu le premier producteur et le premier exportateur mondial de soja, dépassant les États-Unis. La quasi-totalité de la production mondiale est concentrée dans six pays (Brésil, États-Unis, Argentine, Chine, Inde et Paraguay).