Construit dans les années 1960 par General Motors, le site strasbourgeois était spécialisé dans la fabrication de boîtes de vitesses automatiques et de composants mécaniques de haute précision. Pendant des années, il a tourné quasi exclusivement pour l’équipementier allemand ZF, qui représentait jusqu’à 85 % du chiffre d’affaires. Une dépendance massive, connue, assumée… jusqu’à devenir fatale.
Le client unique comme talon d’Achille
En 2024, ZF décide d’internaliser sa production et met brutalement fin aux commandes. Le choc est immédiat. Près de 250 emplois sont supprimés en quelques mois. Le chiffre d’affaires s’effondre. Malgré un fonds de garantie mis en place et plusieurs tentatives de stabilisation, l’activité ne redémarre pas. Le sort du site est alors, de fait, scellé.
La direction invoque un virage vers l’électrique engagé trop tard et trop seul. Près de 80 millions d’euros auraient été investis pour adapter l’outil industriel à de nouveaux composants destinés aux motorisations électrifiées, notamment pour Emotors, coentreprise de Stellantis et du japonais Nidec. Mais les volumes ne sont jamais venus. Les capacités mises en place sont restées largement sous-utilisées.
Une transition industrielle sans filet
La transition automobile européenne se fait sans planification, sans sécurisation des chaînes de valeur et sans protection des sous-traitants. Les équipementiers intermédiaires, pris en étau entre donneurs d’ordres surpuissants et concurrence internationale agressive, paient le prix fort.
À Strasbourg, les syndicats pointent une stratégie industrielle défaillante, mais aussi un contexte plus large. Marché européen atone, pression sur les prix, concurrence d’acteurs asiatiques capables de produire à moindre coût, parfois directement sur le sol européen grâce à une intégration verticale devenue exemplaire. Dans ce jeu-là, les sites historiques deviennent des variables d’ajustement.
Les licenciements interviendront en plusieurs vagues entre juin et décembre 2026. La moyenne d’âge élevée et l’ancienneté des salariés rendent les reclassements incertains, malgré les dispositifs annoncés. Autour du site, ce sont aussi des centaines d’emplois indirects qui sont fragilisés.
Dumarey Powerglide n’est pas un accident isolé. C’est un symptôme. Celui d’une Europe qui proclame la transition industrielle mais laisse filer ses outils productifs, faute de stratégie cohérente et de politique industrielle assumée. À Strasbourg comme ailleurs, la désindustrialisation continue de se faire à bas bruit, jusqu’au jour où l’usine ferme.