Nos confrères allemands du Handelsblatt titraient récemment « Le chat ne fait plus coucou », en référence à la statue porte-bonheur asiatique bien connue. Et pour cause. « Par commodité », comme certains aimeraient le croire, les dirigeants européens se sont largement désengagés des chaînes d’approvisionnement mondiales. Ou plutôt, ils se sont mis dans la posture confortable du client – celui qui commande, mais ne produit plus.
L’Europe, cliente du monde
Nexperia en est un bel exemple. Cette entreprise néerlandaise, propriété d’un groupe chinois, fabrique des petits composants à faible valeur ajouté. Quelques centimes seulement par pièce. Mais elle en fabrique 110 milliards chaque année, à destination de tous les secteurs industriels ou presque. On estime sa part de marché à 40%, pour ce qui est des « puces standards ». Elles sont petites, assez faciles à produire et à maîtriser, mais absolument indispensables.
Et si Nexperia fabrique effectivement le cœur de ces composants en Europe, elle doit ensuite les expédier en Chine où ils sont assemblés et conditionnés avant d’être réimportés sur le continent. C’est le principe d’un flux industriel. C’est ce qui rend tous les continents plus ou moins interdépendants.
L’Europe a choisi de se concentrer sur ce qui brille : design, recherche, services financiers. Tout le reste, le « cœur » de la production, a été délégué à d’autres continents. Cette spécialisation laisse croire à une maîtrise, mais si le flux se rompt, les extrémités prestigieuses ne peuvent rien produire.
Et là, deux questions se posent. D’abord, quelle est notre place dans cette chaîne et donc, quelle part de dépendance sommes-nous prêts à accepter ? Ensuite, le cas échéant, quelle est notre politique commerciale et notre effort de coopération ?
Bruxelles, suivie avec zèle par les grandes chancelleries, s’est embourbée dans la dépendance tout en affrontant ceux dont elle dépend. Une logique étonnante. Incompréhensible même ; si l’on ne conçoit pas que cela profite à une minorité.
Le problème, c’est que cet équilibre demande beaucoup de stabilité. L’autre principe d’une chaîne, c’est qu’elle peut se rompre. Nous y sommes.
Quand un composant à 10 centimes bloque une industrie à 10 milliards
Quand les autorités chinoises ont annoncé mettre en place des licences d’exportations pour les composants Nexperia, les industriels européens se sont affolés. Tous les grands groupes ont ouvert des salles de crise.
Le responsable d’une de ces cellules de crise chez un équipementier allemand raconte, dans les colonnes du Handelsblatt, que « Les livraisons se sont arrêtées du jour au lendemain. C’était comme Fukushima ». Il se remémore 2011 et la catastrophe japonaise, où les chaînes d’approvisionnement mondiales se sont effondrées presque d’un jour à l’autre.
Parce que, si petits soient-ils, ces fameux composants « standards » de Nexperia sont inévitables. Ils sont partout. Dans une voiture, par exemple, ils pilotent les petits moteurs des vitres électriques ; le verrouillage centralisé ; le tableau de bord numérique, etc.
Qui peut imaginer une BMW dernier cri, où l’on baisse sa vitre avec une manivelle ? C’est ce qui rend une entreprise comme Nexperia absolument centrale. Des pièces à très faible valeur, mais critiques : sans elles, toute une production s’arrête.
Or, depuis la rupture des approvisionnements, les courtiers s’en donnent à cœur joie. Elles sont vendues à des prix exorbitants, parfois cent fois supérieurs au prix initial, estiment les analystes. « Sans solution diplomatique, la chaîne d’approvisionnement s’effondrera complètement en novembre », conclut ce dirigeant allemand.
« Le chat ne fait plus coucou » et aucun symbole porte-bonheur ne suffira pour faire tourner nos usines.