Comme disait l’autre, les faits sont têtus : on n’en a pas fini avec le communisme. Et ce, en dépit d’un enseignement de l’histoire, très idéologique, qui a façonné l’intellect de générations entières à une vision pour le moins incomplète donc faussée des expériences communistes et libérales. C’est ce que le philosophe et historien Domenico Losurdo, auteur de La question communiste nous démontre, depuis son Fuir l’histoire paru en 1999.
La publication de Fuir l’histoire a correspondu, disait-il, à « un moment où la fin de la guerre froide était interprétée comme l’impossibilité irrémédiable de toute tentative de construire une société socialiste, comme le triomphe définitif du capitalisme et la fin de l’histoire. En occident, cette manière de voir les choses, ajoutait-il, a fait une brèche au sein même de la gauche : même les communistes, bien qu’ils déclarassent vouloir rester fidèles aux idéaux du socialisme, ont cependant ajouté qu’ils n’avaient rien à voir avec l’histoire de l’URSS ou de la Chine. » [1]
Idem pour le libéralisme. Dans sa Contre-histoire du libéralisme (2006), le philosophe italien remet en question la tradition libérale dans son noyau conceptuel le plus profond, à savoir le libéralisme comme « religion de la liberté ». Il rappelle que le libéralisme a été, à ses débuts, une théorie de l’autogouvernement de la société civile, à savoir les couches aristocratiques et propriétaires. Les premiers présidents américains étaient tous propriétaires d’esclaves qu’on vendait et achetait en séparant les membres d’une même famille.
Autre idée-force : la démocratie occidentale, telle qu’elle se présente aujourd’hui, ne peut se concevoir sans l’existence même du mouvement communiste au XXe siècle en tant qu’il a contribué à l’affirmation « de trois gigantesques processus d’émancipation » : la décolonisation, l’émancipation des femmes et le progrès de droits politiques et sociaux. Sans contrepoids politique, cette démocratie est aujourd’hui menacée par un capitalisme sauvage, destructeur et belliciste.
C’est pourquoi, Florian Gulli a, selon nous, entièrement raison d’écrire, dans sa préface au précieux ouvrage d’Eric Le Lann Communisme, un chemin pour l’avenir, que « refuser l’héritage (communiste) conduit à une impasse. » [2]
Avec La question communiste, ouvrage (inachevé), Domenico Losurdo prend en charge l’héritage afin de mieux nous inviter à résolument nous tourner vers l’avenir.
Souvenons-nous de son constat délivré en 2017 :
« Si nous analysons les 15 premières années de la Russie soviétique, nous voyons trois expériences sociales. La première expérience, basée sur l’égale répartition de la pauvreté, suggère “l’ascétisme universel” et “l’égalitarisme brut” critiqués par Le Manifeste communiste. Nous pouvons maintenant comprendre la décision de passer à la nouvelle politique économique de Lénine, souvent interprétée comme un retour au capitalisme. La menace croissante de guerre a poussé Staline à une collectivisation économique radicale. La troisième expérience a produit un État-providence très avancé mais s’est soldée par un échec : dans les dernières années de l’Union soviétique, cela s’est caractérisé par un absentéisme massif et un désengagement au travail ; la productivité a stagné, et il est devenu difficile de trouver une application du principe qui, selon Marx, devrait présider au socialisme – la rémunération en fonction de la quantité et de la qualité du travail fourni.
L’histoire de la Chine est différente : Mao pensait que, contrairement au “capital politique”, le capital économique de la bourgeoisie ne devait pas être soumis à une expropriation totale, du moins jusqu’à ce qu’il puisse servir au développement de l’économie nationale. Après la tragédie du Grand Bond en avant et de la Révolution culturelle, il a fallu que Deng Xiaoping souligne que le socialisme implique le développement des forces productives. Le socialisme de marché chinois a obtenu un succès extraordinaire. [3] »
S’agissant du message adressé aux communistes et plus largement aux progressistes, cela pourrait être : pas de renouveau ni de relance possible sans un bilan historique qui ignore l’incomplétude de l’élaboration de la théorie communiste.
Fort de ce constat, La question communiste propose un dépassement théorique et politique aussi nécessaire que salutaire.
Et ce, à l’image de ce qu’écrivait David Graeber, dans la New York Review of Books peu de temps avant sa mort prématurée, que l’on pourrait tout aussi bien appliquer à la théorie communiste : « La théorie économique telle qu’elle existe aujourd’hui ressemble de plus en plus à une remise remplie d’outils cassés. Cela ne veut pas dire qu’elle ne contient aucune idée utile, mais qu’elle a été fondamentalement conçue pour résoudre des problèmes d’un autre siècle. »
Que retenir de La Question communiste ?
À la suite d’une prise en compte des incontournables réalités de nation, de religion et de besoin d’État, Losurdo invite expressément au dépassement de cette idée trop répandue et cependant fallacieuse que l’affrontement entre le monde capitaliste et le monde communiste est « un conflit entre la liberté libérale et les droits économiques et sociaux. » Contrairement à Alain Badiou pour qui « la justice est plus importante que la liberté », le dirigeant communiste italien, Palmiro Togliatti, n’hésitait pas à écrire en 1954 : « Les droits à la liberté et les droits sociaux sont devenus et restent le patrimoine de notre mouvement. »
Oui, le communisme vise à l’émancipation et il n’est pas un affrontement entre liberté individuelle et despotisme égalitaire.
De manière essentielle, retenons pour aujourd’hui que Domenico Losurdo identifie trois travers avec lesquels le mouvement communiste doit, avance-t-il, régler ses comptes : le populisme, le messianisme et le rebellisme.
Le populisme consiste en une transfiguration morale des opprimés qui deviennent, au mépris de la réalité, des incarnations de la moralité. Et, au nom de la division entre les « racisés » et les autres, oppose au lieu de rassembler dans la lutte des classes. De nos jours, une partie de la gauche excelle dans cette pratique qui tend à substituer la lutte des races à la lutte des classes.
Le messianisme considère l’émancipation « comme (devant être) une négation totale » et « le nouvel ordre comme la négation abstraite et non dialectique de l’ordre vivant. » La société future devrait être « totalement Autre ». « Du passé faisons table rase » dit L’Internationale des damnés. Ce qui débouche sur une fatale déprise du réel. Souvenons-nous d’Aragon dans Blanche ou l’oubli :
« J’ai été de ces braves gens qui ont cru dur comme fer qu’il suffisait de changer le système de distribution des biens pour que disparaissent les vols, les assassinats, les malheurs de l’amour, que sais-je ? Je n’exagère pas. J’ai pensé ainsi, moi comme d’autres… »
Le rebellisme, enfin, terme emprunté à Gramsci, est cette « tendance propre aux classes subalternes de la petite bourgeoisie intellectuelle », qui consiste à convaincre que le pouvoir a toujours tort. Ainsi que le rappelle Florian Gulli dans sa préface : « Aux yeux du rebellisme, toute l’histoire du socialisme réel ne mérite pas qu’on s’y arrête puisqu’elle s’est faite sous l’égide de l’État. »
En clarifiant le passé à l’épreuve des faits historiques, La question communiste s’attache à l’action dans le présent, non pour avoir raison mais en vue de créer les conditions d’un renouveau communiste. Car notre monde en a un criant besoin.