Ce numéro double des Cahiers de La Courtine 1917 (112 pages) rassemble les Actes du colloque tenu les 4 et 5 octobre 2025 à Vitry-sur-Seine à l’initiative de l’association La Courtine 1917 et consacré aux formes d’opposition à la guerre depuis la Première Guerre mondiale. Mutineries, désertions, refus d’obéissance, objections de conscience ou résistances collectives y ont été présentées par 8 communications d’historiens, maires et témoins.
Elles sont étudiées non comme des marges de l’histoire, mais comme des phénomènes centraux révélant les fractures politiques, sociales et morales des sociétés en guerre.
La mutinerie de La Courtine, une désobéissance fondatrice
Au cœur de cette réflexion se trouve l’épisode majeur de la révolte des soldats russes à La Courtine en 1917. Envoyées en France par le régime tsariste pour soutenir l’effort de guerre allié, les brigades russes se trouvent confrontées à la brutalité du front, à des pertes humaines massives et à l’effondrement de l’ordre ancien provoqué par la Révolution de Février, puis d’Octobre. Refusant de reprendre le combat, une grande partie de ces soldats s’organise en comités, revendique la paix et son rapatriement, et transforme le camp de La Courtine en un véritable laboratoire révolutionnaire. Leur mutinerie, longue et structurée, sera finalement écrasée par une opération militaire conduite avec l’appui décisif de l’État français.
Les contributions d’historiens replacent cet événement dans une perspective plus large. Elles montrent que la mutinerie de La Courtine n’est ni un accident isolé ni le simple produit d’une agitation politique extérieure, mais l’expression de contradictions profondes nées de la guerre elle-même : épuisement des hommes, injustice sociale, violence disciplinaire, perte de sens du sacrifice imposé. Les communications analysent également le rôle des partis socialistes, des soviets de soldats, des femmes de mobilisés et des travailleurs, soulignant l’entrelacement constant entre fronts militaires et fronts sociaux.
Si la mutinerie des soldats russes de 1917 constitue un point d’ancrage historique fort, ce double numéro élargit volontairement la focale. Il propose une approche comparative et transnationale, mettant en regard des situations diverses – coloniales, impériales, dictatoriales ou démocratiques – où la guerre suscite contestation, dissidence et engagement pacifiste.
Refuser la guerre dans les empires et les guerres coloniales
La guerre d’Algérie, moment clé de l’histoire contemporaine française est également abordée. Les refus d’obéissance, l’insoumission, la désertion ou le soutien apporté aux indépendantistes interrogent le rapport entre légalité et légitimité, entre devoir militaire et conscience politique. Ces oppositions, longtemps marginalisées ou réprimées, apparaissent aujourd’hui comme des actes fondateurs d’une critique durable du colonialisme et de la violence d’État.
Le colloque met également en lumière le massacre de Thiaroye (1944), perpétré contre des tirailleurs africains démobilisés qui réclamaient simplement leur solde et la reconnaissance de leurs droits. Cet épisode tragique illustre la continuité des logiques de domination coloniale au sortir de la Seconde Guerre mondiale et montre comment la contestation de l’injustice militaire a été étouffée par une répression brutale. Thiaroye s’inscrit ainsi dans une histoire globale des résistances coloniales et des luttes pour la dignité.
L’exemple du Portugal permet d’aborder les oppositions à la guerre dans un cadre dictatorial. Sous le régime salazariste, les guerres coloniales menées en Afrique suscitent une montée des refus, des désertions et de l’exil. Ces résistances, souvent silencieuses ou clandestines, contribuent à fragiliser l’armée et le régime, jusqu’à jouer un rôle déterminant dans la Révolution des Œillets de 1974. Elles montrent comment la guerre peut devenir un facteur de chute des dictatures.
Mémoires locales et résistances civiques
Les contributions consacrées aux communes de Gentioux et La Villedieu dans la Creuse inscrivent ces problématiques dans une dimension locale et mémorielle. À travers l’histoire de monuments pacifistes, d’initiatives municipales et d’engagements citoyens, elles rappellent que le refus de la guerre ne s’exprime pas seulement sur les champs de bataille ou dans les casernes, mais aussi dans l’espace public, les villages, les conseils municipaux et les pratiques commémoratives. Ces lieux deviennent des points d’appui pour une mémoire alternative, souvent conflictuelle, face aux récits nationaux dominants.
Enfin, ce double numéro des Cahiers accorde une place importante aux expressions culturelles – chansons, lectures de témoignages, échanges avec le public – qui accompagnent les communications historiques. Elles rappellent que la contestation de la guerre passe aussi par l’émotion, la transmission orale et l’art, et qu’elle demeure un enjeu profondément contemporain à l’heure de la remilitarisation des discours et des politiques.
En réunissant ces études de cas variées, Les Cahiers de La Courtine 1917 proposent une réflexion d’ensemble sur la désobéissance en temps de guerre. Loin de l’héroïsme guerrier traditionnel, ce numéro met en lumière des hommes et des femmes ordinaires qui, à des moments critiques, ont choisi de dire non.
Il invite ainsi à repenser l’histoire des conflits à partir de celles et ceux qui les ont contestés, et à interroger, pour aujourd’hui encore, les conditions d’un engagement en faveur de la paix.
Commande en ligne : Association La Courtine 1917
Règlement par chèque : À l’ordre de : Association La Courtine 1917. À adresser au trésorier : Loïc LE DIUZET – Villa Jardin Lo Trémoulado – 1 rue des Trembles 23250 LA POUGE