Bonjour Roger Martin, merci de me recevoir afin que tu parles aux lecteurs de Liberté Actus de ton roman, Dernier convoi pour Buchenwald. Comment t’est venue l’idée de rédiger ce livre, qui, je le précise, est une nouvelle édition augmentée d’une parution de 2013 ?
Il a beaucoup été écrit sur les camps de concentration et sur les camps d’extermination, mais jamais sur un homme qui se trouve dans un des derniers convois en partance de Paris pour Buchenwald afin d’assassiner une figure de la résistance du camp, Marcel Paul, ce qui semble pouvoir relever de la fiction, bien que des agressions contre celui-ci aient eu lieu. J’ai voulu rendre hommage à ces hommes et ces femmes qui, loin de se laisser avilir par l’univers concentrationnaire, décidèrent dans des conditions effroyables de lutter, de mettre en place une solidarité, de préparer dans ce camp une insurrection armée. Alors j’ai tenté de mettre en relief tous ces trésors de dévouement, de sacrifice, de conscience que ces esclaves déshumanisés ont pu mettre en place, sans tomber dans le voyeurisme ni la sensiblerie.
Oui, mais c’est un roman…
Justement, le canal du roman permet de combler les déficits d’information et d’archives que nous constatons sur l’univers concentrationnaire. Nous avons quelques traces, notamment composées par des mémoires, mais bien peu au regard de cette barbarie et de cet anéantissement de tous ceux qui étaient autres au regard de la démence nazie. Les autres sont en dehors de la conception élitiste jusqu’à la folie d’une société qui refusait les handicapés, les non « aryens », les opposants politiques et religieux, tous ceux qui récusaient l’ordre fasciste. L’univers concentrationnaire, c’est l’addition de tout cela. Néanmoins, savez-vous que des chercheurs trouvent encore des journaux intimes ou des morceaux de papiers enfouis dans des boites ou des bouteilles par les hommes qui composaient les Sonderkommandos à Auschwitz ? Promis à la mort après avoir évacué les cadavres des chambres à gaz pour les incinérer, ils voulaient que le monde sache. Ce sont, à chaque découverte, d’immenses émotions qui nous plongent dans ces abîmes de l’enfer grâce à ces documents d’une terrible importance. Alors, le roman permet de dégager l’essentiel, la « substantifique moelle » rabelaisienne, de combler des lacunes et de faire œuvre mémorielle.
Peux-tu dire quelques mots à nos lecteurs sur le personnage principal de ton roman, un peu un anti-héros ?
Je me suis penché sur des épisodes méconnus de l’Occupation nazie en France et de l’action des militants trotskistes. Partant d’une conception à mon avis erronée de la guerre fasciste, ils ont considéré que les militaires allemands étaient avant tout des ouvriers, et que donc il leur fallait mettre en œuvre une solidarité de classe. C’était effectivement se tromper sur la nature même de la machine nazie. Elle avait en général, dès leur enfance, broyé les hommes pour leur inculquer des idéaux contraires à leurs intérêts. Ceux qui avaient réussi à préserver leur conscience de classe deviendront trop souvent à leur tour des victimes car dès que leur hiérarchie apprenait leur hésitation, leurs interrogations, voire lorsque certains diffuseront des écrits dans les bataillons militaires, ils seront condamnés, souvent à la peine capitale. L’action des militants trotskistes n’a pas porté les fruits escomptés. Ces militants, au courage indéniable, contrairement aux communistes, n’offraient aucun débouché concret et utile pour la libération du peuple de France et certains le paieront cher. Notons enfin que le mouvement trotskiste , déjà numériquement faible avant-guerre, n’exercera pas une réelle influence dans les camps de concentration.
C’est un clin d’œil à la réalité présente avec Mélenchon ?
Certainement pas, le contexte est très différent, l’époque, les objectifs. Mais il n’en demeure pas moins que je trouve parfois que des responsables politiques conduisent par leurs analyses superficielles ou pire, populistes, les forces de gauche dans une impasse. Je crois au mouvement ouvrier, à la lucidité des peuples qui arriveront à se libérer des chaînes de l’exploitation éhontée d’aujourd’hui et par-là même redonner espoir à la planète.
Revenons-en à ton livre Dernier convoi pour Buchenwald. N’est-ce pas un paradoxe que de demander à un jeune homme d’aller assassiner quelqu’un dans un camp, qui était une machine institutionnalisée du crime de masse ?
Le contexte historique de 1944 est complexe. On sait que les Alliés vont être victorieux. L’armée soviétique est aux portes de l’Allemagne. Anglais, Américains et Français viennent de débarquer. La peur de certains est que le Parti communiste français clandestin, dont le poids ne cesse de grandir, prenne le pouvoir en France et en Italie. La question pour les tenants de l’ordre pétainiste encore en place, mais aussi pour un courant très réactionnaire de la Résistance, est de l’empêcher en anéantissant leur ennemi de classe, les communistes, les priver de tout poids significatif dans le nouveau paysage politique français. La liquidation de leurs chefs connus devenait une urgence. Alors j’ai fait le choix d’un personnage tourmenté que j’ai plongé dans un dilemme, celui de la survie de sa famille contre son engagement dans un camp pour tuer un homme dont il ne sait rien. Un des paradoxes que j’ai voulu mettre en avant est aussi cette volonté de liquider des dirigeants communistes, de futurs hommes d’État potentiels incarcérés quand la survie du nazisme était devenue une question de mois, dans un camp où l’espérance de vie n’était pas très longue du fait de la sous-nutrition, des mauvais traitements et des épidémies qui ravageaient les prisonniers. Marcel Paul, car c’est de lui qu’il s’agit, était la figure emblématique de Buchenwald, il était protégé par ses camarades, il n’était pas simple de l’atteindre. En faire un règlement de comptes entre prisonniers pouvait devenir une alternative crédible.
Et c’est là que tu développes toute ta maîtrise du roman noir.
Je ne sais si je développe une maîtrise du roman noir, mais je choisis cette forme littéraire car elle correspond à ce que je veux exprimer. Ce que j’ai ressenti, c’est le besoin de faire ressortir les contradictions d’une époque, les situations cornéliennes que peuvent vivre des personnages, sans tomber dans la mièvrerie ou le grandiloquent, voire le voyeurisme que certains utilisent comme outil de promotion. Le roman noir, c’est porter au bout des situations inextricables pour que leur résolution ouvre une fenêtre d’espoir au lecteur.
J’imagine que tu t’es nourri d’une solide documentation pour écrire ce roman palpitant et enrichissant.
Oui bien sûr, je me suis abreuvé de témoignages, d’œuvres mémorielles, de lettres, de narration et de travail de chercheurs pendant des années pour arriver au terme de cette rédaction. Tu sais, c’est une lente maturation que la digestion de cette documentation, l’assimilation demande du temps, il faut prendre le recul avec tout ce que l’on a absorbé pour restituer une atmosphère, un contexte, une histoire qui de banale peut devenir extraordinaire. Décrire la peur, l’angoisse, d’un personnage qui se sait traqué, qui se pense suivi… Ce n’est pas que de l’imagination, c’est un peu une recherche sur la pensée et sur les craintes de l’individu résistant de cette époque. Moi, je reste estomaqué par le courage et l’abnégation de ces femmes et ces hommes qui risquaient leur peau, celle de leur famille en devenant résistant ! Et que l’on ne me dise pas que « moi, j’en aurais fait autant », non, moi je me pose la question de ce qu’aurait été mon attitude dans ces moments aussi écrasants. Alors, vous me direz que la conscience de classe doit aider… Je pense que c’est beaucoup plus complexe que cela et je tire mon chapeau à ces héros.
Roger Martin, ce Dernier convoi pour Buchenwald a été préfacé par Didier Daeninckx, pourquoi ?
Parce que je lui ai demandé (Roger Martin éclate de rire). Non plus sérieusement, je connais Didier Daeninckx depuis des années, et lorsque je lui avais adressé ce livre lors de sa première parution, il m’avait dit tout le bien qu’il en pensait. Mais, Didier c’est aussi l’homme qui a réintroduit l’histoire dans la littérature, dans les romans noirs avec son fameux Meurtre pour mémoire. C’est pourquoi je l’ai sollicité. Et il a accepté immédiatement. Pourquoi ? Je vous laisse prendre connaissance de sa préface et vous comprendrez que ce n’est pas par amitié ni par complaisance, mais parce qu’il estime que faire œuvre historique par ce biais du roman est important pour les lecteurs et pour l’avenir.
Un mot sur l’écriture, car ton ouvrage est d’une fluidité remarquable.
C’est une question très importante. Si j’écris, c’est d’abord parce que j’ai des choses à dire. Ensuite, si je veux être lu, je dois être compris et accessible. Je ne veux surtout pas rabaisser le niveau de l’écrit comme on serait tenté de le faire à la lecture du style des SMS, ces messages où l’orthographe importe peu, et où les mots sont tordus pour atteindre un niveau pathétique de la langue. On peut croire être compris grâce à 300 mots, et certains scribouillards vont châtrer la langue française pour en faire un reader digest de la littérature. C’est pathétique et fait glisser le niveau de la communication écrite vers les abîmes de l’ignorance. Donc je choisis mes mots, je cisèle ma phraséologie, j’évite les répétitions, je vérifie la signification des termes, je relis cent fois, je corrige autant pour atteindre une meilleure lisibilité et compréhension du lecteur sans jamais abaisser le niveau du style et du contenu.
Merci Roger Martin, Dernier convoi pour Buchenwald paru aux éditions du Temps des cerises, est une œuvre qu’il faut avoir lue ! Je conseille à nos amis lectrices et lecteurs de se précipiter vers leur librairie et commander ce livre important sans tarder. Bravo et merci cher Roger Martin !
Propos recueillis par Philippe Pivion