En mai 1999, un voyageur s’inquiétait de la profusion des débris qui flottaient autour du curieux voilier qui allait lui permettre de traverser l’Océan Indien. Les sacs en plastique avaient beau être payants à Jakarta, le maigre courant qui sert de déversoir à la Mer de Java vers le détroit de la Sonde, regorgeait d’emballages.
Ce voyageur pouvait-il imaginer que 25 ans plus tard son propre corps serait imprégné de plastique ?
Il avait vu disparaitre dans son enfance, la consigne des bouteilles en verre. Il avait vu apparaître les récipients thermoformés pour les yaourts et les « petits-suisses ». Il se souvenait de discussions entre adultes sur la profusion des bouteilles en plastiques que l’on retrouvait dispersées dans la nature.
Mais il n’avait pas imaginé la pollution invisible qui pénètre partout et ne s’élimine pas.
C’est que la matière plastique ne s’intègre à aucun des grands cycles biologiques de notre environnement. Rien à voir avec le cycle du carbone ou celui de l’eau qui permettent aux éléments de passer d’un milieu à l’autre, puis de retourner finalement dans leur milieu d’origine. Le plastique, à l’inverse, s’accumule, se fragmente très lentement en micro, puis en nanoparticules. Il imprègne progressivement l’environnement, en perturbant insidieusement les écosystèmes et en mettant en péril la santé humaine et animale.
Mais avant de se fragmenter complètement, on estime que des millions d’oiseaux et des milliers de mammifères marins périssent chaque année après avoir mangé des morceaux de plastique. Des leurres qui mettent aussi en péril les tortues marines.
En vieillissant, les plastiques se fragmentent en une pollution invisible à l’œil nu - en microplastiques dont le diamètre avoisine les 5 mm - puis en nano plastiques (entre 1 nanomètre et 1 micromètre), qui sont capables de passer les barrières physiques et biologiques. Très persistants et presque impossible à éliminer, ces fragments de plastique se diffusent partout : dans l’air, les eaux, les sols… et jusqu’aux endroits les plus reculés du monde. On retrouve ainsi des microplastiques au sommet de l’Everest, dans les neiges de l’Arctique et dans les fosses abyssales.
Et paradoxalement, cette fragmentation et sa persistance dans l’environnement sont accélérées par le recyclage, dans une sorte de traquenard sans issue.
La présence de microplastiques dans les aliments est largement décrite depuis 2014. Des quantités allant jusqu’à 1 000 fragments de microplastiques par kg ont été successivement retrouvées dans la bière, le sel de table, le thé, les fruits et légumes, le lait, les boissons sucrées, les œufs et la viande, etc.
En 2019, on estimait que l’équivalent d’une carte de crédit était ingéré en moyenne chaque semaine (soit 5 g environ). Et même si ces évaluations font toujours débat, on constate dans les modèles animaux, que la présence de microplastiques provoque des déséquilibres de la flore intestinale avec une diminution des acides gras à chaîne courte, qui jouent un rôle important pour la santé de l’intestin en alimentant les cellules qui composent le revêtement du côlon, et en stimulant l’absorption des fluides alimentaires. On constate de même que ce déséquilibre du microbiote intestinal se traduit par une élévation du pourcentage de bactéries nocives en son sein.
Du fait de leur très petite taille, les nano et microplastiques pénètrent dans l’organisme et passent la barrière intestinale. Chez l’homme, des microplastiques ont été mis en évidence dans le poumon, le foie, le système circulatoire, dans des thrombus veineux, dans le système urinaire et même dans le placenta humain (ce qui est confirmé par des études de 2022 et 2024 faites à partir des fausses couches).
Le voyageur de 1999, qui s’alarmait des emballages dérivant vers le Détroit de la Sonde, se retrouve donc aujourd’hui imprégné, malgré lui, d’une quantité notable de plastique.
Si les microplastiques se retrouvent dans le placenta, et s’ils envahissent aussi le lait maternel, doit-on pour autant abandonner ce mode d’allaitement ? Il est important de savoir que de nombreux contaminants chimiques sont présents également dans les laits d’animaux entrant dans les préparations pour nourrissons. Avec sa composition unique et vivante, le lait maternel ne doit pas être remis en cause et reste donc recommandé par l’OMS.
Dans les poumons, les particules de moins de 300 micromètres ne sont pas éliminées par le nettoyage mucociliaire. Et, dès les années 1970, des études montraient la plus grande fréquence des cancers du poumon chez les ouvriers travaillant dans l’industrie du plastique, ainsi qu’une augmentation des essoufflements, de l’inflammation et de la fibrose.
De même, les microplastiques de l’air qu’on respire ne colonisent pas que les poumons, ils peuvent atteindre le cerveau en remontant les nerfs olfactifs à partir de la muqueuse nasale.
D’autres constatations provoquent des interrogations encore sans réponses évidentes.
Chez les personnes atteintes d’athérosclérose, l’examen des plaques d’athérome met régulièrement en évidence des microplastiques. Peut-on envisager leur responsabilité dans la survenue d’infarctus et d’accidents cardio-vasculaires ?
De même, de nombreuses études chez les rongeurs montrent que la survenue de phénomènes inflammatoires évolue avec la concentration en microplastiques dans l’organisme. Faut-il, là aussi, envisager un effet sur d’autres maladies où le processus inflammatoire est documenté, comme les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin, voire la sclérose en plaques ou la maladie d’Alzheimer ?
Parler de plastique, c’est pénétrer dans un domaine complexe et foisonnant où les procédés de fabrication sont innombrables et où la dangerosité est aggravée par la prolifération des produits chimiques toxiques utilisés.
Environ 4 000 produits chimiques introduits dans les plastiques sont considérés comme dangereux, mais c’est seulement faute de données disponibles que ce nombre n’est pas plus élevé. Depuis 2016, un nouveau produit chimique employé par l’industrie plastique est enregistré toutes les 80 secondes en moyenne.
Que faire devant ce tsunami de nouvelles molécules intégrées chaque jour dans des plastiques ? Comment analyser tous ces produits et étudier leur dangerosité ?
D’autant qu’il faudrait étudier l’effet de chaque composant, puis apprécier leur effet de groupe, cet effet « cocktails » qui définit la toxicité de la combinaison de plusieurs polluants.
Que peut-on faire aussi, quand on constate l’accumulation dans nos organismes de produits dont on ne sait comment s’en débarrasser et dont on ignore la plupart des effets à long terme ?
Et pour demain, quel est l’avenir programmé de la fabrication des plastiques ?
Selon les prévisions, la production devrait augmenter de 40 % d’ici à 2030 et doubler ou tripler d’ici à 2050, pour atteindre plus d’un milliard de tonnes par an.
Et pourtant, si tout se transforme, il faut 10 à 20 ans à un sachet plastique pour se dégrader, et pas moins de 450 ans pour une bouteille plastique. Et que, loin de disparaître, les micro et les nano particules issues de cette dégradation naturelle seront à l’origine d’une pollution invisible.
En France, seulement un sixième de la production de plastique se retrouve dans les différentes collectes pour être recyclé et l’on incite à une augmentation du tri sélectif. Mais les recycler accélère leur transformation en micro - et nano-plastiques, et les brûler libère les toxiques qu’ils contiennent et des gaz à effet de serre.
Pour accélérer leur décomposition, les décharges publiques utilisent le plus souvent le processus de photo dégradation en les exposant au soleil. C’est pourquoi leur voisinage est régulièrement envahi de vieux sacs plastiques dispersés par le vent.
Peut-on alors, espérer utiliser des bactéries pour « digérer » les plastiques ?
Cette option est bien entendu à l’étude, mais avant d’utiliser ces micro-organismes dans la destruction des plastiques, on peut faire escale à La Réunion. On y trouve, malgré son isolement dans l’Océan Indien, des débris plastiques colonisés par des bactéries fortement pathogènes dont certaines sont résistantes aux antibiotiques.
Et, c’est dans le milieu océanique, où d’après le ministère de la Transition écologique, la quantité de plastique est comprise en 2024, entre 75 et 199 millions de tonnes, que l’on rencontre un « septième continent » de déchets plastiques, situé au nord-est de l’océan Pacifique. On y trouve un mélange d’emballages, de bouteilles, de débris de filets de pêche qui se sont amalgamés sous l’effet des courants, de la pluie et du vent. Et l’on estime aujourd’hui sa taille à plus d’1,6 million de km², soit trois fois la France métropolitaine.
C’est dans ce réceptacle d’ordures que des scientifiques ont trouvé des bactéries, ainsi qu’un champignon, capables de se nourrir de déchets plastiques.
C’est cependant dans des sites contaminés, tels que des décharges, que la plupart des bactéries potentiellement capables de biodégrader les plastiques ont été isolées. Des espèces appartenant à divers embranchements bactériens, notamment les Proteobacteria, les Firmicutes et les Actinobacteria, se sont avérées capables de dégrader les plastiques.
En février 2023, des scientifiques ont suggéré que la réponse pourrait se trouver dans le vers de cire, qui sont les larves de la fausse-teigne. Ils ont découvert que les bactéries présentes dans l’intestin des larves de la petite fausse-teigne (Achroia grisella) étaient capables de digérer les plastiques de faible densité.
Utiliser des bactéries présente cependant de nombreuses difficultés.
Il y a d’abord énormément de déchets plastiques. Depuis l’invention du plastique, nous avons produit plus de 9 milliards de tonnes de cette matière. De plus, environ 80 % de tout ce plastique s’est retrouvé dans les décharges ou dans l’environnement. Et il y restera jusqu’à ce que quelque chose puisse venir enfin le décomposer en des molécules qui intègrent les cycles naturels.
Si les microbes dégradent les plastiques beaucoup trop lentement, les super-enzymes bactériennes pourraient être envisagées comme solution de recyclage. Mais la question économique reste l’enjeu principal. L’une des manières efficaces de lutter contre les déchets plastiques pourrait être de recycler ce plastique pour en faire un autre.
Mais c’est toujours plus cher que de l’obtenir directement à partir du pétrole. Qu’importe d’où il vient, ce qui compte, c’est qu’il soit bon marché pour alimenter le rendement des profits.
Et pour illustrer le sujet, on apprend que TotalEnergies s’est associé au plus gros groupe pétrolier mondial, pour la construction d’un complexe pétrochimique géant à Al-Jubail, sur la côte est de l’Arabie saoudite. Cette unité y consommera 70 % de la production et prendra ainsi le relais de la baisse de la demande de carburants, suite à la généralisation de l’électrification du parc automobile.
Il faut aussi noter que les bactéries mangeuses de plastique produisent aussi des déchets qui se présentent le plus souvent sous la forme de petits complexes chimiques à partir desquels le plastique a été fabriqué. C’est parfois peu ragoutant, mais contrairement à d’autres, ce déchet a au moins une utilisation potentielle, il peut être recyclé en d’autres objets en plastique… !
De tout ce qui précède, on peut déduire que la priorité devrait être la réduction à la source : le meilleur déchet étant le déchet que l’on ne produit pas.
Pourtant, comme il fallait s’y attendre, la négociation a échoué. C’est un constat d’échec après une semaine de négociations qui devait conclure deux ans de travaux pour un accord sur la réduction de la pollution plastique.
En premier lieu parce que la Chine et les États-Unis, les deux premiers producteurs de plastique dans le monde, n’étaient pas présents. De même, aucun représentant de la Russie ou des autres pays producteurs de pétrole ne s’est présenté lors de la conférence de presse terminale où le président de la commission de négociation a conclu au besoin de plus de temps pour trouver un accord. Une date n’est pas encore prévue. La réunion du dimanche soir à Busan devait permettre d’établir sur quel cadre de futures discussions doivent avoir lieu. Il faudra aussi déterminer si le texte, bien que très imparfait, représente une base pour de futurs accords après négociations.
Pourtant, les discussions pour élaborer un traité contraignant contre la pollution plastique se sont étendues sur deux ans, à raison de deux sessions d’une semaine par an. Mais depuis le début, un petit groupe de pays pétroliers, avec notamment l’Arabie saoudite, la Russie et l’Iran, obstruent les discussions. Ils estiment que le futur traité doit uniquement concerner la gestion des déchets et le recyclage. Une possibilité dont la majorité ne veut pas entendre parler.
L’Afrique fait partie du groupe des pays ambitieux, ils sont une centaine de pays qui veulent absolument que la réduction de la production de plastique soit présente dans le traité, pour s’attaquer à la racine du problème.
Les pays africains demandent aussi l’interdiction des produits plastiques et des additifs chimiques les plus nocifs pour la santé humaine et la nature. Enfin, ils ont fait entendre leur voix sur la question de la mobilisation des fonds et du transfert de technologies, indispensable pour le continent pour pouvoir développer la collecte et le traitement des déchets plastiques.
Mais, comment dépolluer les organismes ?
En attendant, quelles que soient les mesures qui pourront empêcher la progression de la pollution plastique, ou celles qui pourront contribuer à la dépollution de notre environnement et de notre alimentation, qu’allons-nous pouvoir faire pour débarrasser nos organes de ces particules aux dangers encore mal connus ?
Là aussi, comme pour de nombreux problèmes médicaux et scientifiques, il est nécessaire de donner plus de moyens à la recherche scientifique. S’il faut s’endetter, que cela protège les humains et l’ensemble des écosystèmes !
Quand, le premier décembre 2024 au soir, notre voyageur a appris que la conférence avait échoué à limiter la production de plastique, il n’a pas été étonné. S’il s’est résigné, encore un temps, à savoir son corps exposé journellement aux microplastiques, il s’est demandé comment protéger son cerveau, son entendement et son libre-arbitre, pour continuer à promouvoir une sagesse évidente. Car il y a lieu de s’inquiéter quand cette imprégnation plastifie aussi ce qui reste d’humanité dans nos décideurs financiers, en la rendant imperméable à la moindre hypothèse d’un renoncement au gain...