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Nouvelle

La double vie de Robert Lecuyer

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Mise à jour le 4 avril 2025
Temps de lecture : 12 minutes

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Nouvelle

Didier Daeninckx a fait irruption dans le monde du roman noir en 1988, en publiant Meurtres pour mémoire, aussitôt couronné par le Grand Prix de littérature policière et le Prix Vaillant-Couturier. Un récit dont l’intrigue policière, l’assassinat à vingt ans de distance de deux professeurs d’histoire, père et fils, mettait en évidence la responsabilité d’un même homme, Maurice Papon, dans l’arrestation, la déportation et la mort de 1600 juifs, hommes, femmes et enfants, et le massacre de plus de deux cents manifestants algériens à Paris dans la nuit du 17 octobre 1961.

Ont suivi une soixantaine d’ouvrages, romans, nouvelles, BD, dont la plupart plongent au cœur de l’Histoire avec un grand H. Guerre de 14-18 puis Seconde Guerre mondiale, Résistance et Occupation, guerres coloniales, Didier Daeninckx, inlassablement, dépeint l’envers du décor, jetant un éclairage cru sur des événements méconnus ou volontairement cachés et exhumant les squelettes des placards.

La double vie de Robert Lecuyer

Si d’aventure on avait demandé à Robert Lecuyer de se définir, nul doute qu’il aurait répondu une phrase de ce genre : « Je suis un homme tout ce qu’il y a d’ordinaire, je suis monsieur tout le monde ». Personne ne l’aurait contredit. De taille et de corpulence moyennes, le cheveu presque ras, la moustache discrète, le costume gris passe-partout, l’alliance terne passée à l’annulaire, il se fondait dans la foule dès qu’il sortait de l’immeuble du XIVème arrondissement, rue Froidevaux, où il louait un trois pièces sur cour depuis son mariage avec Henriette quarante ans plus tôt. Le temps avait usé quatre concierges dont aucune n’avait échangé plus de trois mots hebdomadaires avec lui en le croisant dans l’escalier ou sous la voûte où elles alignaient les poubelles le lundi, le mercredi et le vendredi. Pour elles, c’était le monsieur du troisième.

Cinq fois par semaine, à sept heures tapantes, il tirait la porte puis longeait le mur du cimetière du Montparnasse jusqu’à la rue de la Gaité, buvait un café au zinc de La Ville de Quimper en feuilletant l’édition du Parisien Libéré, s’attardant sur la page des faits divers, avant de dévaler les marches brillantes de mica de la station du métro. Pour être sûr de disposer d’une place assise, il voyageait en première, ce qui constituait l’un des rares écarts à la normalité apparente de son existence.

Il ressortait à l’air libre place de Clichy une demi-heure plus tard, contournait la façade vitrée du Pathé Wepler en ralentissant le pas pour regarder les photos des films du moment, avant de tourner à droite dans l’obscur passage Lathuille. L’imprimerie Dardenne occupait le rez-de-chaussée et le premier étage d’une bâtisse fatiguée qu’étayaient des madriers assemblés en triangles, mais pour des raisons de sécurité on parvenait aux ateliers par une petite allée aux pavés disjoints à laquelle une porte basse donnait accès. Le patron, un septuagénaire à la carcasse aussi usée que le bâtiment qui l’abritait, l’accueillait en lui tendant la main. C’était le seul contact humain que Robert Lecuyer acceptait, se contentant de saluer ses compagnons d’atelier d’un signe de tête.

Il se changeait dans le vestiaire accolé au laboratoire d’électrolyse dont il avait la charge, troquant le complet gris pour une salopette bleue. L’entreprise était composée de deux secteurs : la lithographie qui travaillait pour l’essentiel avec les éditeurs d’art et une clientèle de peintres, et l’héliogravure plus spécialisée dans la reproduction soignée de la photographie. S’il pouvait suppléer en cas de besoin à la gravure des pierres, Robert Lecuyer s’était pris de passion pour l’application industrielle dérivée de l’eau forte, la recharge chimique des rouleaux de cuivre, la morsure des acides au cœur du métal. Il lui arrivait également de s’occuper des opérations de report photo par le procédé de la gélatine animale, une mixture maison préparée avec des ingrédients porcins directement fournis par les abattoirs de la Villette. Il ne mettait pratiquement jamais les pieds à l’étage également scindé en deux parties, l’administration et la brochure-reliure, où ne travaillait que du personnel féminin alors que le niveau inférieur, impression et massicotage, était exclusivement masculin. On s’était accoutumé à son mutisme dont il ne dérogeait même pas le midi, s’installant seul devant son plat du jour à la petite table rencognée de Chez Maria, un restaurant bas de plafond du passage de Clichy qui servait de cantine aux ouvriers et employés des entreprises du secteur. Ce à quoi ses collègues de travail ne s’habituaient pas, et qui était source des rumeurs les plus contradictoires, c’était ses absences à répétition, deux jours d’affilée le plus souvent mais quelquefois une dizaine de jours avec un record d’un mois complet à la fin des années 60. Certains faisaient l’hypothèse d’une maladie cachée qui nécessitait des soins, d’autres évoquaient le dérèglement mental d’un proche dont tout le monde, au demeurant, ignorait l’existence. Le seul à avoir disposé d’informations fiables était parti à la retraite depuis deux décennies. Avant de s’en aller chasser le faisan à plein temps en Sologne, Paul Langrenet, qui conduisait alors l’une des presses Heidelberg à feuilles, avait confié à son remplaçant qu’il lui était arrivé d’accompagner Robert Lecuyer à la gare de Lyon. À une seule occasion, en juin ou juillet 1957, alors qu’attentats et accrochages faisaient les gros titres des journaux. Un train de nuit devait le mener à Marseille. Au moment de se quitter, Lecuyer n’avait pas résisté au plaisir d’exhiber un billet de bateau pour Alger où avait-il confié : « il allait en mission ».

— Quand il est revenu à l’atelier, dix jours plus tard, je lui ai demandé si c’était bien l’Algérie, si ça s’était bien passé… Il m’a jeté un regard noir avant de me lancer : « L’Algérie ? Qu’est-ce que tu racontes, je viens d’enterrer ma mère… ». Je suis pourtant sûr de ce que j’avais entendu. La mer, il ne l’enterrait pas, il la traversait !

Pour percer le mystère, il aurait fallu que quelqu’un trouve le courage de poser la question au patron, le vieux Dardenne, qui acceptait sans sourciller les trous béants dans l’agenda de son responsable de l’électrolyse alors qu’il sanctionnait tout retard de plus d’un quart d’heure d’une impitoyable retenue sur salaire. On avait manqué de volontaires.

Les absences de Robert Lecuyer s’étaient espacées, et après deux courts voyages en juin et septembre 1977, elles s’étaient totalement interrompues jusqu’à sa cessation d’activité à la fin de l’année 1981. Robert Lecuyer ayant fini par lâcher qu’il comptait se retirer sur les bords de la Deûle, à Douai, d’où sa femme était originaire, on s’était cotisé pour lui offrir un attirail de pêche en espérant qu’il aimait taquiner le goujon.

Henriette, en fait, était née Kervadic dans un hameau de paludiers de basse Bretagne entre Guérande et Batz-sur-Mer. L’achat d’un pavillon étroit sur le boulevard Lahure avait eu lieu fin 1977, quelques mois après l’une des dernières missions de Robert Lecuyer, qui avait justement eu Douai pour cadre. Avant chaque rendez-vous qui déciderait de la mort de celui qu’on lui avait désigné, il avait l’habitude de marcher sans but pendant une heure, le hasard seul dictant l’orientation de ses pas. Il s’était arrêté devant la bâtisse sans grâce plantée face aux écluses, attiré par le panneau de l’agence immobilière qui précisait qu’un vaste hangar édifié en bout de parcelle offrait de multiples possibilités d’aménagement. Henriette l’avait accompagné le samedi suivant pour la visite du bien, de la parcelle, des dépendances. La proximité du canal et le déplacement nonchalant des péniches l’avaient séduite, lui rappelant sa lointaine enfance atlantique. Ils avaient engagé les économies d’une vie gonflées des indemnités de ses déplacements secrets, des sommes rognées sur le remboursement des frais de voyage, et surtout des confortables primes versées pour chaque élimination d’une des cibles choisies.

Le ruban d’eau, Robert s’en fichait. Ce qui l’intéressait par-dessus tout, et ce qui avait motivé l’empressement mis à l’acquisition, c’était le hangar d’environ deux cents mètres carrés qui avait longtemps servi à entreposer les échafaudages d’une entreprise de ravalement. Les quelques années précédant sa retraite, il l’avait investi chaque fin de semaine, pendant les vacances d’été et d’hiver, ragréant le sol, le carrelant, nettoyant les poutres, peignant les murs, prolongeant la tuyauterie du chauffage depuis l’habitation principale. Quand tout avait été rénové à son goût, il avait loué une camionnette pour procéder au déménagement d’une grande quantité d’objets assez volumineux, soigneusement enveloppés dans d’épaisses couvertures, et qui étaient entreposés depuis des années dans un garde-meubles du quartier Denfert-Rochereau. Il s’était fait la promesse de ne les déballer qu’après son départ définitif de l’imprimerie, de les installer à la manière d’un musée personnel, et de rédiger pour chaque objet une notice détaillée relatant son origine, son histoire, les conditions de son achat, ayant aménagé un petit bureau vitré à cet effet.

Un an après son départ en retraite, une bonne partie de l’espace était occupé par les pièces les plus imposantes de la collection : un pilori auvergnat du XVIème siècle, une flèche d’adultère fabriquée à Anderlecht à la même époque, un chevalet d’écartèlement à rouleaux, copie de celui de la Tour de Londres, un banc de torture, une étireuse équipée d’un mécanisme en ivoire, un briseur de dos en chêne du Thuringe, une cage de fer, une garrotte espagnole utilisée pour la dernière fois au milieu des années 70… Il s’était donné beaucoup de mal pour organiser son coin des vestiges, une table-vitrine où étaient disposés un mouchoir blanc trempé dans le sang de Landru, la molaire d’un assassin cannibale, les lacets utilisés par un étrangleur, une mèche de cheveux de Weidmann, le tueur au regard de velours, l’une des balles ayant atteint Bonnot, les lunettes noires de monsieur Bill…

Avant de mettre en scène les centaines d’instruments de plus petite dimension comme les vrilles d’oreilles, les compresseurs de crâne, les arracheuses d’ongles, les pals ottomans, les extracteurs d’air pulmonaire, les dynamos et leurs pinces crocodiles, il s’était octroyé une pause en décorant les murs avec les nombreux dessins, les peintures, les photos représentant des meurtres, des exécutions qu’elles soient de masse ou individuelle. Le dernier cliché encadré, qu’il avait placé en évidence près de l’entrée de son bureau, avait été pris à l’automne 1870 près de Sedan, vraisemblablement dans le camp de la Misère, cette prison formée par une boucle de la Meuse où près de 80 000 soldats français avaient été parqués par les Prussiens après l’effondrement militaire de l’Empire et la capture de Napoléon III. On y voyait tout d’abord un écrin de verdure, des arbres qu’on imaginait caressés par le vent, quelques feuilles se détachant des branches… Au loin on devinait les vallonnements au creux desquels scintillait une rivière. Puis on découvrait un soldat étendu sur l’herbe, un turco des troupes indigènes, tirailleur algérien comme l’indiquait la chéchia posée à un mètre de son front, la large ceinture de laine et l’ample séroual plissé qui recouvrait ses jambes. Il semblait plongé dans un profond sommeil, et il fallait s’approcher de la photo pour remarquer les déchirures humides de sang que les deux balles avaient faites à l’uniforme, du côté droit.

La mort avait saisi Robert Lecuyer trois ans après son installation sur les bords de la Deûle alors qu’il assemblait les éléments épars d’une reproduction à l’identique de la guillotine. Le cœur avait lâché alors qu’il hissait le mouton sur le chapiteau de la Veuve, une pièce de fonte pesant près de trente kilos, destinée à accueillir le couperet luisant. Le jour de ses obsèques, ses voisins avaient appris avec étonnement, en lisant l’article que La Voix du Nord lui avait consacré, qui était vraiment cet homme dont personne n’avait jamais entendu la voix ni saisi le regard.

Mort d’un bourreau tranquille

Robert Lecuyer, 68 ans, discret retraité du quartier Lahure, est décédé mercredi dernier dans sa maison près des écluses. Tout le monde ignorait qu’il s’agissait du dernier bourreau français et qu’il avait officié pour l’avant-dernière fois à Douai, le 23 juin 1977, pour l’exécution de Jérôme Carrein. On prétend même qu’il aurait formé le vœu de se retirer dans notre ville lors de ce bref séjour. Robert Lecuyer a exercé sa profession d’imprimeur jusqu’en 1981 et procédait à des décapitations dès que tous les recours légaux avaient été épuisés. L’État lui versait une indemnité de 600 francs chaque mois, pour qu’il se tienne prêt, puis une prime de 6000 francs pour chaque décollation. Ses missions avaient pris fin avec le vote abolissant la peine de mort. Totalement habité par l’histoire des pénitences, il avait constitué une sorte de musée personnel des instruments de châtiments ainsi que des objets et témoignages s’y rapportant. La pièce maîtresse de cette collection est une photo de septembre 1870 représentant le cadavre d’un tirailleur algérien qui, selon certains spécialistes de son œuvre, aurait servi d’inspiration à Arthur Rimbaud pour composer son célèbre poème Le Dormeur du val ».

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