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Littérature prolétarienne et romans noirs

Et Meckert devint Amila

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Mise à jour le 20 décembre 2024
Temps de lecture : 4 minutes

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Littérature

Jean Meckert est un écrivain prolétarien qui connut un succès d’estime avec son premier roman, Les Coups, publié chez Gallimard sous les auspices de Jean Paulhan et d’André Gide, en 1942, en pleine Occupation. D’autres romans suivirent, comme L’Homme au marteau, Nous avons les mains rouges ou La Lucarne, mais ils eurent du mal à trouver leur public.

Meckert ayant abandonné ses activités salariées, il lui faut bien vivre. Marcel Duhamel, le patron de la toute nouvelle Série noire, lui propose alors de rejoindre la collection policière de la NRF. L’ennui, c’est qu’en ces années d’après-guerre, la mode est à la littérature anglo-saxonne. Qu’à cela ne tienne, Jean Meckert devient John Amila, et le tour est joué  ! Il est ainsi le deuxième écrivain français à intégrer la collection, après Serge Arcouët, alias Terry Stewart, avec La Mort et l’Ange, en 1948.

Un pseudonyme pour résister à la dureté du temps

Le premier roman noir d’Amila, Y’a pas de bon dieu !, paru en 1950, se conforme à l’esthétique en vogue, le roman se déroule aux États-Unis, dans une petite communauté villageoise menacée de disparition par la construction d’un barrage qui va engloutir sa vallée. Il n’est pas interdit d’y voir la mobilisation des habitants de Tignes, en Savoie, qui luttèrent à la fin des années 1940 contre la construction du barrage du Chevril qui devait finir par noyer leur village.

Mais l’essentiel n’est pas là. Sous les dehors d’un roman « américain » aux couleurs de la France, l’auteur se fait l’écho des peurs des débuts de la guerre froide qui s’est déclenchée entre les anciens alliés de la Seconde Guerre mondiale, après la défaite de l’Allemagne nazie. Ce qui intéresse les promoteurs de ce projet de barrage n’est pas de produire de l’électricité « propre », mais d’extraire du « pechblende », un minerai d’uranium nécessaire à la fabrication des bombes atomiques qui vont proliférer dans les décennies suivantes. Et voilà que le roman bascule dans une autre dimension qui renvoie à l’imaginaire pacifiste de Jean Meckert. Cette revendication est renforcée par la mention « Adapté de l’américain par Jean Meckert », et non « traduit », qui orne la jaquette de l’édition originale du roman. L’écrivain tente de résister et d’exister sous le pseudonyme imposé par la dureté des temps.

Le contenu du roman lui-même détonne dans la production de l’époque. Là où l’on trouve ordinairement des flics, des détectives privés, des truands, des femmes fatales, Amila choisit, lui, comme personnage principal, un pasteur méthodiste, Paul Wiseman, tellement humain qu’il éprouve des sentiments pour une jeune fille qui n’a pas froid aux yeux, Amy, qui plus est enceinte. Choix pour le moins original…

Celui-ci fédère les énergies pour lutter contre le consortium qui souhaite voir la petite communauté montagnarde plier bagages au plus tôt. La partie se tend, les armes sortent, il y aura des morts et des blessés de chaque côté. Et à la fin, ce sont les plus forts qui l’emportent, laissant amers et blessés les montagnards défaits par la raison d’État et les profits espérés. Wiseman finit en pénitencier, avec la complicité des autorités religieuses dont il dépend. Fermez le ban…

Un précurseur ?

Après ce premier essai réussi, John, puis Jean, Amila continuera sa carrière sous casaque noire et jaune avec 21 autres romans, jusqu’en 1986, devenant un pilier de la collection, mais aussi le précurseur des auteurs du néo-polar comme Jean-Patrick Manchette, ADG, Didier Daeninckx ou encore Frédéric H. Fajardie.

Y’a pas de bon dieu ! est réédité dans la nouvelle collection de la Série noire, intitulée « Classique », qui propose des titres emblématiques qui ont marqué son histoire depuis 1945, en reprenant la fameuse jaquette noire des premières publications, mais agrémentée d’une photo qui modernise agréablement cette nouvelle édition.

Jean Amila, Y’a pas de bon dieu !, éditions Gallimard, collection Série noire « Classique », préface de Stéfanie Delestré et Hervé Delouche, 208 pages, 12 €.
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Roger Martin est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages (romans noirs historiques, BD, Enquêtes). Il tient la rubrique "polar" dans Vie Nouvelle et La Marseillaise. Passionné par l'Histoire, il est aussi militant communiste en Vaucluse. Une double raison de garder au cœur la Commune de Paris, dont il retrace ici un épisode ignoré, mais authentique.

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